Transition Écologique & Sociale
Dossier | Transition énergétique : le grand retour des politiques industrielles
Matières premières : entre conflits sociaux, environnementaux et géopolitiques

Du cuivre des puces d’intelligence artificielle au nickel des batteries de voiture électrique, les métaux sont au cœur des transitions actuelles. Et pour les sortir de terre, il faut miner. Mais aux dépens de qui se fait cette extraction ? Pour une approche juste et soutenable du secteur minier, il faut partir du Sud.
Une extraction de minerais toujours plus importante
Transition écologique ou numérique, souveraineté, réarmement, compétitivité… Autant de mots-clés pour des politiques qui nécessitent un approvisionnement fiable et toujours plus important en matières premières et, notamment, en métaux. Les prévisions de l’IEA laissent peu de doutes. Par exemple, la demande de lithium devrait tripler dans la décennie à venir. Celle de nickel devrait doubler d’ici 2050.
Pour autant, ces déclarations et ces mesures ont tendance à ignorer leur matérialité. L’exploitation minière est en effet une activité hautement destructrice sur le plan environnemental1, réalisée par des travailleurs soumis à des conditions de travail souvent déplorables2, et qui ne profite presque jamais aux États et aux communautés locales affectées3.
Ces aspects ne sont pas nouveaux : au contraire, ils s’inscrivent dans le sillage de longues histoires de prédation coloniale et néocoloniale, de dépendance et de sous-développement des pays où les ressources minières sont extraites. En effet, bien que la plupart des activités les plus néfastes soient réalisées sur leurs territoires, les pays ne captent qu’une partie mineure de la valeur qui en découle : ils exportent souvent les minerais et réimportent les produits manufacturés. En outre, le prix des métaux étant majoritairement fixé par les marchés internationaux, ils sont souvent exposés à la volatilité des prix et aux aléas de la fluctuation de la demande.
L’activité minière : un rappel de ses réalités
L’activité minière est la première étape d’une large majorité des activités productives. Les discours envoutants sur les nouvelles technologies et l’économie dématérialisée négligent, volontairement ou naïvement, que ces activités ont une empreinte matérielle très importante. Les besoins en métaux, eau, énergie et travail (intensément exploité) sont colossaux. L’activité minière et le raffinage, du moins comme ils sont aujourd’hui organisés et réalisés, sont particulièrement dévastateurs, à la fois pour l’environnement et l’humain.
Si chaque site minier est différent, en règle générale l’activité minière cause déforestation, perte de biodiversité, pollution des sols et des eaux, et émissions de CO2. Des constats similaires s’imposent pour les travailleurs : aux dégâts sur la santé causés par les enjeux à peine évoqués, s’ajoutent une exploitation particulièrement intense, des conditions de sécurité lacunaires et une précarité endémique. Les accidents sont récurrents4, ainsi que les maladies professionnelles5.

Le site industriel de Morowali, en Indonésie, abrite plus de 50 entreprises dédiées à l'extraction et au traitement du nickel. Le pays est le plus gros producteur de de nickel au monde. Photo de l'auteur.
Les dangers ne concernent pas que l’extraction, mais aussi toutes les activités connectées. Par exemple, le stockage des déchets cause régulièrement des accidents mortels. Les désastres récents au Brésil et en Indonésie, où des digues de rétention des déchets miniers se sont effondrées et ont causé la mort de centaines d’ouvriers (qui avaient pourtant alerté sur la dangerosité de ces sites de stockage) illustrent crûment ces réalités. Les populations locales subissent également les effets de l’activité minière : la pollution des sols et des eaux empêche les activités agricoles et halieutiques, et l’activité minière est à la base de l’accaparement de terres. Lorsqu’il s’agit des terres des peuples autochtones, la situation s’empire davantage.
Combattre la mine ? La contrainte des « structures de domination »
On pourrait donc se demander pourquoi les pays où se trouvent ces ressources, ainsi que les travailleurs et les communautés locales, acceptent de réaliser l’activité minière et ne s’y opposent pas frontalement. En effet, contrairement à ce que certaines représentations simplistes laissent penser, l’activité minière n’est pas souvent combattue par les populations locales et les travailleurs. Cette absence d’opposition de principe pourrait interroger.
À nouveau, chaque situation est différente : la présence d’autres activités sur le territoire, la connaissance de l’activité minière de la part de la population, ainsi que les projections que les États et les institutions locales font de cette activité, influencent d’une manière déterminante le rapport que les communautés locales entretiennent avec la mine. Cependant, on peut mieux comprendre cette contradiction apparente en élargissant la focale et en considérant que l’activité minière n’intervient pas dans un vide, mais sur des schémas historiques bien tracés de (sous-)développement économique, manque d’opportunités de travail et, souvent, état de dénuement. Schématiquement : les mêmes structures qui déterminent les modalités de l’activité minière façonnent aussi les conditions des territoires et des états où cette activité est réalisée.
Quand l’activité minière s’installe, même si elle paye mal et est nuisible, elle promet quand même des postes de travail mieux payés que ceux de l’économie informelle, ainsi que des sources de revenus pour les populations locales, qui pourraient fournir des services à l’écosystème que la mine est censée créer. Bien sûr, des promesses d’enrichissement souvent irréalistes, ainsi que des silences sur les dévastations à venir, aident à dissiper l’éventuelle opposition à la mine et importent des divisions au sein des communautés affectées.

Les déserts de sel qui s'étendent entre l'Argentine, la Bolivie et le Chili constituent l'une des plus grandes réserves de lithium au monde, comme ici, dans le désert d'Atacama (Chili). L'extraction du lithium implique la construction de grands bassins d'évaporation sur d'importantes surfaces de terrain. Photo de l'auteur.
Cependant, les enquêtes de terrain dans des territoires miniers mettent en évidence un rapport complexe à cette activité, qui n’est souvent pas d’opposition frontale. Autrement dit, les « structures de domination »6 du système-monde capitaliste font en sorte qu’une activité nocive soit quand même, dans les limites des circonstances concrètes, une source d’opportunités.
Finalement, il ne faut pas oublier que l’activité minière est souvent présentée (à tort ou à raison) par les États comme un vecteur de développement national, à la fois économique et technologique. Ici, il n’est pas question d’examiner les possibilités et les conditions pour que cela se produise. Il suffit de constater que ce processus s'est rarement réalisé, surtout à cause du modèle extraverti7, c’est-à-dire tourné vers les besoins des économies des pays les plus riches plutôt que vers les besoins locaux, modèle qui souvent caractérise les économies des pays du Sud Global.
Sortir de l’ornière ?
Cette double contrainte pose des questions difficiles, qui ne peuvent être tranchées que par des arbitrages politiques impliquant les travailleurs et les populations affectées. Néanmoins, si l’on souhaite mettre au centre une transition juste et durable, il est cardinal de se mettre à l’écoute des sujets pour voir quelles sont les exigences formulées et le rôle des pays acheteurs par rapport à celles-ci.
« L'emploi ne doit plus être la variable d'ajustement de l'industrie minière. »
Les enquêtes de terrains menées en Indonésie et au Chili révèlent que les travailleurs demandent surtout des salaires plus élevés, des rythmes moins intenses et une meilleure protection de la santé et de l’emploi. Loin d’une contradiction entre enjeux concernant le travail et l’environnement, les deux sont étroitement imbriqués et ne peuvent pas être saisis séparément. Les travailleurs sont conscients des enjeux environnementaux (et aussi fiers de participer à des activités qui peuvent faciliter la transition écologique), et subissent de plein fouet la dégradation environnementale causée par l’activité minière. Un discours analogue s’applique aux communautés locales, qui demandent que les bénéfices de l’activité minière restent sur place, et une meilleure appréhension des enjeux environnementaux. Tous soulignent la nécessité de limiter l’extraction (à la fois les quantités extraites et la délivrance de nouveaux permis d’exploration et extraction), afin de limiter la dégradation environnementale et obtenir des prix plus élevés pour les métaux.
Limiter l’extraction et préserver les emplois peuvent paraître des idées inconciliables. Lors d’un entretien, un syndicaliste du Serikat Pekerja Industri Morowali (SPIM) indonésien - le second syndicat du parc industriel Indonesia Morowali Industrial Park en nombre d’adhérents, sur les treize que compte au total le site - a proposé une idée simple et efficace : la limitation de l’extraction doit s’accompagner d’une réduction du temps de travail et d’une augmentation des salaires. Autrement dit, l’emploi ne doit plus être la variable d’ajustement de l’industrie minière.
Finalement, non seulement les travailleurs sont conscients des enjeux environnementaux, mais ont aussi une perspective bien concrète concernant la politique industrielle : une limitation de l’extraction doit se coupler avec une montée en gamme dans la chaîne de valeur et un contrôle étatique sur les profits réalisés grâce à cette activité. Cela permettrait de compenser les effets négatifs avec la création d’emplois de qualité, et l’autonomisation de la politique de l’État pour un développement plus autocentré. Un constat similaire a récemment été émis par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement. C’est l’inverse de ce qui est prévu par la stratégie récemment élaborée en la matière par l’Union Européenne.
Cet article est issu du dossier :
Ce contenu est publié sous licence Creative Commons
Notes & Références
S. Giljum, V. Maus, L. Sonter, et al., 2025, Metal mining is a global driver of environmental change, Nature Reviews Earth & Environment, 6, 441–455.
Arianto Sangadji, HPAL: A New Challenge for the Environment in Indonesia. A Focus on Nickel as a Raw Material of Electric Vehicle Batteries, The Action for Ecology and People Emancipation (AEER), 2024.
Diego Andreucci, Gustavo García López, Isabella M. Radhuber, Marta Conde, Daniel M. Voskoboynik, J.D. Farrugia, Christos Zografos, « The coloniality of green extractivism: Unearthing decarbonisation by dispossession through the case of nickel », in Political Geography, Volume 107, 2023, 102997.
I. Asgani, Use It First, Accident Later : Neglect, Compromises in OHS Standards, and Worker Fatigue behind the High Occupational Accident Rate in the Morowali Nickel Industry, 1 June 2025.
T. Robinson, A. Sussell, K. Scott, G. Poplin, Health conditions among male workers in mining and other industries reliant on manual labor occupations: National Health Interview Survey, 2007-2018. Am J Ind Med. 2023 Aug;66(8):692-704. doi: 10.1002/ajim.23483. Epub 2023 May 3. PMID: 37132409; PMCID: PMC11175619.
G. Arrighi, J. S. Paul, 2023, Essays on the Political Economy of Africa, Monthly Review Press.
S. Amin, 1973, Le développement inégal, Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, Les éditions de Minuit.
À lire aussi

Transition Écologique & Sociale
Politique industrielle et technologies bas carbone : la trajectoire chinoise
La domination chinoise dans les technologies bas-carbone est souvent présentée comme une conséquence de sa puissance manufacturière. Elle est avant...
La transition énergétique est parfois présentée comme une opportunité pour redynamiser l’économie française, tout en permettant de répondre aux défis...
Cuivre, nickel, acier… sans ces métaux, pas de transition énergétique. Mais au-delà de leur disponibilité physique — y en a-t-il suffisamment dans la...



