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En étudiant la grande distribution, les primes au mérite ou les chauffeurs Uber, Sophie Bernard explore une même question : que disent les transformations du travail de l’état de notre société ? À travers ses enquêtes de terrain, la sociologue met au jour des mécanismes d’inégalités qui dépassent largement le monde professionnel.

Pourquoi s’investit-on dans un travail aux conditions difficiles ? Pourquoi adhère-t-on à des systèmes de primes inégalitaires, ou à des statuts d’indépendants qui n’en ont que le nom ?

Depuis sa thèse, Sophie Bernard, professeure de sociologie à l’Université Paris Dauphine – PSL, étudie les effets concrets des transformations du travail sur celles et ceux qui l’exercent. De la grande distribution aux conducteurs de VTC, en passant par le secteur bancaire, elle analyse les inégalités et les rapports sociaux qui traversent ces mutations. « Le travail occupe une place centrale dans nos sociétés. En l’étudiant, nous mettons au jour des mécanismes sociaux plus généraux. Mais cela suppose de partir du terrain, de ce que les gens font et disent concrètement », explique la chercheuse de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO).

Au bord du terrain

Chez Sophie Bernard, la théorie se construit donc au ras du terrain dans une démarche inductive. Sans a priori et à distance des préjugés, ses problématiques naissent de ses échanges avec les travailleurs et de ses observations du travail concret. Elle s’intéresse dans un premier temps à la grande distribution. Le secteur est marqué depuis plusieurs décennies par la flexibilisation des horaires, l’adaptation permanente aux flux de clientèle et l’intensification des tâches. Un véritable laboratoire condensé qui illustre des transformations du monde du travail au sens large.

À partir des années 2010, ses recherches se concentrent notamment sur l’automatisation des services. Aux caisses automatiques comme aux bornes de la SNCF, les clients réalisent des tâches autrefois assurées par des salariés. À l’époque, l’attention porte surtout sur la disparition des emplois. Sophie Bernard regarde ailleurs : que devient le travail quand il ne disparaît pas ?

Dans les halls de gare, les guichetiers et guichetières ont progressivement laissé place aux bornes automatiques, et à du personnel de contrôle et d'assistance plutôt que de vente.

La réponse : le travail est transformé. En comparant ces évolutions à celles observées dans l’industrie, elle montre que l’automatisation des services entraine l’invisibilisation de certaines tâches valorisées par les caissières et leur en assigne de nouvelles. « Elles se retrouvent responsables d’une activité qui n’était pas la leur. Leur métier ne consiste plus seulement à encaisser, mais à contrôler », observe-t-elle.

Dans un second temps, Sophie Bernard a cherché à comprendre pourquoi les salariés consacrent autant de temps à ce nouveau contrôle — au risque d’entrer en conflit avec les clients. Elle recueille alors une réponse inattendue qui va amorcer une nouvelle phase dans ses recherches : « Parce que moi, je suis propriétaire de l’entreprise », lui explique une caissière - en réalité actionnaire-salariée.

Primes, mérite et inégalités

Si une caissière peut se dire « propriétaire », c’est parce que le salaire a changé de nature. Depuis plus de vingt ans, les salaires fixes s’accompagnent de primes sur objectifs, intéressement, actionnariat salarié… Mais que révèle la sociologie du travail lorsqu’elle s’empare de cet objet en apparence purement économique ?

À partir d’enquêtes menées dans la grande distribution, la banque et auprès de commerciaux, Sophie Bernard observe que beaucoup de salariés y adhèrent dans le principe, au motif qu’il semble logique que chacun soit payé selon son mérite. Mais la mise en œuvre de cet idéal méritocratique se révèle impossible. Les critères sont flous. Les enveloppes sont limitées. Et certains salariés y perdent. « Et sans grande surprise, la tendance montre que les profils les plus lésés par les rémunérations variables sont ceux qui le sont déjà dans les rémunérations fixes, c'est-à-dire les femmes », constate la chercheuse.

« Le système récompense surtout la disponibilité. »

Par exemple, chez les commerciaux rémunérés à la commission, atteindre les objectifs suppose une forte disponibilité, notamment aux moments les plus rentables. Or, les inégalités domestiques percutent directement ce modèle. Certaines femmes fractionnent leur journée pour assurer les sorties d’école, puis reprennent le travail le soir. « Elles travaillent autant, parfois plus, mais ne sont pas présentes aux heures les plus lucratives, là où leurs collègues masculins sont davantage disponibles », souligne la sociologue. Ce système, qui se veut méritocratique, récompense surtout la disponibilité.

Même constat dans la grande distribution : bien que l’actionnariat salarié soit collectif, les femmes, plus souvent à temps partiel, accumulent moins de droits. « Même si les mécanismes varient selon les secteurs, in fine, ce sont toujours les femmes qui se voient pénalisées », résume-t-elle. Il ressort que les dispositifs de rémunération variable s’inscrivent et amplifient une organisation sociale qui est déjà inégalitaire.

Autonomie sous contrôle

Dans la seconde moitié des années 2010, alors qu’elle travaille sur les transformations du salariat, des chauffeurs Uber se mobilisent contre la baisse des tarifs imposée par la plateforme. Officiellement indépendants, ils protestent collectivement — dans un mouvement qui ressemble à s’y méprendre à une mobilisation syndicale. Le contraste interpelle Sophie Bernard : d’un côté, des salariés incités à se comporter en entrepreneurs ; de l’autre, des indépendants qui contestent leur dépendance. Les frontières se brouillent et intriguent la chercheuse.

Elle décide alors d’explorer cette porosité des statuts d’emploi. En enquêtant auprès de chauffeurs Uber à Paris, Londres et Montréal, elle s’inscrit dans des travaux qui mettent au jour un modèle émergent de capitalisme de plateforme. Derrière ce concept, l’idée est que la plateforme fixe unilatéralement les règles — tarifs, commissions, accès aux courses — tandis que les travailleurs supportent les risques. L’indépendance promise ressemble à du salariat déguisé.

Toutefois, son analyse ne s’arrête pas là. Elle montre que sur les trois terrains, les chauffeurs sont majoritairement des hommes immigrés ou enfants d’immigrés. « Ce n’est pas nouveau : la main-d’œuvre disponible pour accepter des conditions dégradées est racisée. Les plateformes n’inventent rien, elles s’appuient sur ces inégalités et les renforcent », constate-t-elle.

Nouvelle énergie

Aujourd’hui, Sophie Bernard a déplacé son regard vers les enjeux écologiques. Si nombre de travaux s’intéressent aux tensions entre transition environnementale et emploi, elle choisit un autre angle. En enquêtant sur la méthanisation agricole, des exploitations agricoles aux grands groupes de l’énergie, elle observe comment la transition reconfigure concrètement le travail. Les « métiers verts » ne sont pas gages de qualité du travail.

Là encore, il s’agit d’aller voir : les pratiques, les tensions, les compromis qui se nouent dans le travail. Mais au-delà de ce terrain, elle confie : « J’aime croire que notre travail a une utilité sociale, parce qu’il est solidement ancré dans l’enquête. Ce sont des conclusions issues d’une démarche scientifique. La sociologie dérange parce qu’elle dévoile les inégalités qui structurent la société ».

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