Candidature
Comprendre le monde,
éclairer l’avenir

Comprendre par l’observation, questionner les évidences. Des cafés devenus bureaux aux cueillettes urbaines, Adèle Gruen étudie les gestes ordinaires au travail : pauses, déplacements, usages. Professeur junior en sciences de gestion à l’Université Paris-Dauphine-PSL, elle fait de ces pratiques un objet scientifique pour éclairer la transformation du milieu professionnel et des modes de vie.

Dans un espace de coworking, certains sont penchés sur leur ordinateur, d’autres déroulent un tapis de yoga. Un peu plus loin, un groupe prépare un déjeuner collectif pendant qu’un film passe sur un écran. Impossible de distinguer clairement ce qui relève du travail et ce qui ressemble à une pause.

Assise en retrait, carnet ouvert, Adèle Gruen observe. Pendant plusieurs mois, elle revient dans ces lieux, échange longuement avec celles et ceux qui y travaillent et s’immergent dans leur quotidien pour comprendre qui ils sont et comment ils organisent leurs journées. Par l’ethnographie, elle déplace la focale et observe le travail là où on ne l’attend pas : dans les tiers-lieux, des espaces partagés emplis de sociabilité situés entre la maison et le bureau traditionnel, comme les cafés ou certains lieux associatifs. La chercheuse regarde en particulier les usages et les pratiques ordinaires de consommation qui s’y déroulent — boire un café, partager un repas, faire du sport, se détendre.

À partir de ces scènes quotidiennes, la chercheuse propose une autre manière de voir le travail. « J’ai commencé à étudier ces tiers-lieux pendant ma thèse. Nous avons montré que ces activités que l’on classe habituellement en dehors du travail en font en réalité pleinement partie », explique Adèle Gruen, aujourd’hui chercheuse en sciences de gestion à l’Université Paris Dauphine – PSL, au sein du laboratoire Dauphine Recherches en Management (DRM).

Quand le travail sort du bureau

Après sa thèse, Adèle Gruen poursuit ses recherches pendant huit ans à Londres, où elle approfondit ses travaux sur le consumptive work, le travail par la consommation. Parmi ses terrains figurent notamment les cafés devenus bureaux. Ces derniers accueillent des laptop lifestyles : des travailleurs mobiles dont l’organisation professionnelle se matérialise par un ordinateur portable posé entre un cappuccino et une prise électrique.

Par immersion et entretiens, elle suit les travailleurs au plus près de leurs pratiques quotidiennes. Elle croise les points de vue des usagers et des gestionnaires de ces lieux pour saisir une autre expérience du travail. Là encore, elle contribue à révéler un glissement : des activités et des lieux récréatifs deviennent progressivement des ressources pour travailler. « En hébergeant des formes extrêmes du travail de bureau, les tiers-lieux grossissent des mécanismes qu'on retrouve à l’œuvre bien au-delà de leur cadre », explique Adèle Gruen.

L’envers de la pause productive

Dans les espaces de coworking, le travail s’organise de façon très flexible : on passe d’une activité à l’autre, sans frontières nettes. « On ne sait pas toujours si quelqu’un est en train de travailler ou de regarder une série, et finalement peu importe, cela traduit un moindre contrôle », observe Adèle Gruen. Cette liberté redonne de l’autonomie et rend le quotidien professionnel plus supportable.

Une logique qui n’épargne pas le monde de l’entreprise. Par exemple, depuis la pandémie de Covid-19, les entreprises aménagent leurs espaces en vue de faire revenir les salariés dans des bureaux désertés : canapés, salles de sport, zones de détente, ambiances domestiques s’invitent dans un univers autrefois centré sur le productif. « Certaines entreprises importent en fait des espaces qui devraient être ailleurs, en espérant redonner du sens à la pratique du travail et en changeant un peu ce que l’on fait pour travailler », note la chercheuse.

Toutefois, cette transformation n’est pas sans limites. La promesse de liberté peut se retourner en nouvelle forme d’aliénation : quand le sport ou la convivialité servent la performance, la pause devient elle aussi du travail. « À force d’intégrer toute la vie dans l’espace professionnel, le travail ne s’arrête plus vraiment. Si jouer au ping-pong sert à aller chercher des clients, cela devient une nouvelle forme de travail », illustre la chercheuse. Les tiers-lieux rendent ainsi particulièrement visibles les tensions entre flexibilité, performance et risque de fatigue ou de perte de sens, qui se diffusent désormais jusqu’à l’entreprise.

Un pied au bureau, un pied dans la terre

En 2023, Adèle Gruen rejoint l’Université Paris Dauphine – PSL dans le cadre d’une chaire de professeur junior sur le management et la transition écologique. Elle en profite pour élargir ses terrains à l’étude de trajectoires de vie plus sobres. « Souvent, en sciences de gestion, les départements consommation, marketing et organisation du travail restent séparés. Or, ce que j’observe sur le terrain, c’est que les liens entre la vie personnelle et le travail sont de plus en plus emmêlés », explique-t-elle. Elle s’appuie donc sur l’interdisciplinarité pour explorer de nouveaux modes de vie, avec toujours comme objet central les personnes qu’elle rencontre. « Ce qui me fascine, ce sont leurs parcours, leurs histoires, leur volonté de changer et de sortir d’un cadre dominant », confie-t-elle.

Elle se penche par exemple sur les pluriactifs agricoles, ces personnes qui combinent deux métiers — consultant et maraîcher, analyste de données et viticulteur, etc. « Beaucoup cherchent à redonner du sens à leur activité professionnelle en s’ancrant davantage dans un territoire par le biais de la terre », précise la chercheuse. Ses travaux s’intéressent aussi à la façon dont les employeurs s’adaptent à ces trajectoires hybrides, en acceptant des temps partiels ou des aménagements de poste pour accompagner les projets d’agriculture souvent biologique de leurs employés.

En parallèle, Adèle Gruen suit des sorties de cueillette sauvage en milieu urbain et périurbain, comme dans le bois de Vincennes. Pour nombre de participants, ces pratiques répondent à une volonté de ralentir, de consommer autrement et de se réapproprier leur environnement proche. Elles s’inscrivent dans des modes de vie plus sobres et plus locaux. La question n’est alors plus seulement celle du travail, mais celle des pratiques quotidiennes : pourquoi apprendre à reconnaître les plantes comestibles ? Pourquoi transformer sa manière de se nourrir ? Comment ces activités transforment les gens qui les pratiquent ?

Des cafés londoniens aux cueillettes urbaines, ses recherches racontent une même transformation encore marginale, mais significative : nous ne cherchons plus seulement à travailler, mais à réinventer nos manières de vivre.

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