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Dans de nombreuses villes, l’éloignement des urnes produit des effets sur l’action publique. Il amoindrit les chances d’arbitrages favorables aux habitants des quartiers populaires, qui permettraient de percevoir concrètement l’intérêt du vote. Comment la démobilisation électorale agit-elle sur la fabrique de l’action publique urbaine ?

À la veille du scrutin municipal, comme devant chaque échéance électorale, les liens entre participation politique, programmes et action publique interrogent nombre de commentateurs et commentatrices1. C’est l’occasion de reprendre quelques enseignements tirés des espaces où l’on participe le moins à la vie politique institutionnalisée. Les quartiers populaires cumulent aujourd’hui une forte abstention électorale et des inégalités persistantes dans l’accès aux ressources et services urbains.

L’exemple de Vaulx-en-Velin, ancien bastion du communisme municipal de l’agglomération lyonnaise, met en lumière un mécanisme de « double absence »2. À mesure que les élus s’éloignent des sociabilités populaires, les intérêts des habitantes et habitants de ces quartiers pèsent de moins en moins dans les choix d’action publique. En retour, les chances pour les populations locales de mesurer l’effet de leurs voix sont amoindries.

Quand l’ancrage politique faisait la ville

Depuis les années 1930 et les conquêtes électorales des banlieues rouges qui se succèdent dans l’après-guerre, les élus et élues communistes ont construit leur légitimité sur un lien étroit avec les classes populaires. À Vaulx-en-Velin, ce lien signifiait un personnel politique issu des milieux ouvriers, fortement inséré dans les sociabilités locales, et une action municipale tournée vers la production de biens collectifs : logements sociaux, équipements publics, services de transport collectif. La construction des grands ensembles de Vaulx-en-Velin dans les années 1960 s’accompagnait ainsi d’une attention particulière tournées vers ces équipements et des projets ambitieux d’infrastructure, comme leur desserte en métro.

Fonder des villes populaires, modernes et équipées impliquait néanmoins une intervention de l’État négociée. Pour cela le personnel politique local pouvait s’appuyer sur des relais, dans les ministères, auprès des mondes professionnels de l’aménagement urbain, ou encore du fait du rapport de force politique établi plus largement. Principal parti d’opposition, le PCF est alors autant surveillé que craint par le pouvoir gaulliste3.

Cette capacité à représenter les intérêts des classes populaires reposait toutefois sur des médiations multiples : des cellules locales du parti aux syndicats des entreprises du territoire, en passant par les associations, notamment de parents d’élèves, mais aussi la proximité quotidienne entre le personnel politique et administratif et les populations. L’action publique locale était alors pensée et formulée à l’aune d’un ancrage dépassant le travail politique pour se mêler aux sociabilités ordinaires assurant la médiation des intérêts des classes populaires.

Différents travaux insistent ainsi sur les effets produits, à Vaulx-en-Velin comme ailleurs, par un long processus de socialisation politique par l’action publique. La production de services urbains et de biens permettant d’offrir une protection, des loisirs, des soins, une éducation et un avenir collectif, est au cœur des processus d’adhésion des classes populaires aux mouvements socialistes et plus largement à la société démocratique dans son ensemble4.

Un cercle vicieux de désaffiliation politique et de relégation dans l’action publique

À partir des années 1970, ces médiations se défont. Le déclin du communisme municipal s’accompagne d’une mutation du recrutement des élues et élus, et de leurs trajectoires. Moins proches des classes populaires locales, les maires de Vaulx-en-Velin ne partagent plus nécessairement l’expérience des discriminations ou des problèmes sociaux. Ils sont en revanche de plus en plus intégrés aux espaces intercommunaux de gouvernement et aux sociabilités édilitaires. Si cela leur assure de nouvelles ressources pour alimenter l’action municipale – de plus en plus aux mains du maire – ils se trouvent en même temps progressivement coupés des énoncés alternatifs aux mots d’ordre qui circulent dans ces espaces politiques et administratifs de l’action publique urbaine.

Progressivement en effet, l’élaboration des politiques urbaines s’est déplacée vers l’échelon métropolitain. Des institutions moins exposées au débat public deviennent les lieux clés de sélection des problèmes et des solutions à mettre en œuvre, au premier rang desquels la communauté urbaine de Lyon, devenue métropole en 20155. Cela contribue à renforcer les logiques d’autonomie voire d’opacité des champs politique et administratif locaux. L’institution municipale dans son ensemble s’en trouve transformée. Les postes d’encadrement sont davantage occupés par des personnes extérieures au territoire qui évoluent sur un marché local de l’emploi public élargi et moins politisé6. En conséquence, les nouvelles façons de définir les priorités d’action et les problèmes publics se font d’autant plus à distance des fractions populaires de l’espace social, même lorsque ces solutions et problèmes les concernent directement. Les quartiers populaires cessent d’être pensés comme des espaces à équiper pour devenir des territoires à « gérer », voire à réhabiliter en attirant d’autres populations mieux dotées, au nom de la mixité sociale.

À Vaulx-en-Velin, les projets de desserte des grands ensembles incarnent bien les effets de ces nouvelles grilles de lecture. Ces projets sont progressivement abandonnés ou redéfinis, tandis que les investissements se concentrent sur d’autres secteurs jugés plus stratégiques et attractifs. Résultat : lorsque le métro et le tramway arrivent finalement à Vaulx-en-Velin, à la fin des années 2000, ils contournent les quartiers d’habitat social les plus peuplés pour desservir un nouveau quartier aux fonctions économiques métropolitaines et avec des logements moins accessibles. Au sud de la commune, le « Carré de Soie » est un projet urbain accueillant le siège régional de groupes tertiaires d’envergure, un centre commercial et de nombreux logements privés ou en accession à la propriété. Ce contournement n’est pas le fruit d’une décision explicite, mais le résultat d’arbitrages successifs dans lesquels les intérêts des quartiers populaires sont de moins en moins portés.

Figure 1 : Éloignement progressif des projets d’infrastructure de transport à Vaulx-en-Velin des grands quartiers d’habitat social (1970-2007). Carte élaborée par l’auteur.

Cette évolution est d’autant plus problématique qu’elle est entretenue par la démobilisation électorale. Tout se passe comme si le personnel politique agissait sans se sentir redevable. Les habitantes et habitants des quartiers où l’on vote le moins sont aussi ceux qui pèsent le moins dans les arbitrages publics, alimentant un cercle vicieux de désaffiliation politique et de relégation dans l’action publique. Lorsque le PCF perd la ville en 2014, les élections ne se jouent plus qu’à une centaine de voix et la nouvelle maire rassemble moins de 10 % de l’électorat au premier tour.

Figure 2 : Participation aux premiers tours des scrutins municipaux depuis 1965 à Vaulx-en-Velin et vote en faveur du maire (en %). Graphique élaboré par l’auteur. Sources : archives municipales de Vaulx-en-Velin.

Repenser la représentation locale

L’exemple de Vaulx-en-Velin éclaire ainsi une « double absence » : absence des classes populaires dans les arènes politiques et administratives locales, et absence relative de leurs intérêts dans les arbitrages emportant les moyens de l’action publique. Il invite aussi à dépasser une lecture de l’abstention réduite au désintérêt politique. Celle-ci est aussi le produit de transformations profondes de l’offre politique et des modes de gouvernement urbain, qui tendent à éloigner durablement les classes populaires des lieux où se décident les politiques qui les concernent. Les élections municipales de 2020 ont engagé un renouvellement du personnel politique dans plusieurs grandes villes. Les nouveaux exécutifs disposent de pouvoirs métropolitains renforcés par une série de réformes survenues tout au long des années 2010.

Alors que les inégalités continuent de croitre et que la défiance démocratique progresse encore, l’enjeu n’est pas seulement de faire revenir les habitantes et habitants des quartiers populaires aux urnes, mais aussi de recréer les médiations politiques capables de porter leurs intérêts dans les espaces de gouvernement.


Pour aller plus loin : La façon donc ces alternances politiques récentes se sont traduites dans l’action publique urbaine est l’objet d’un colloque organisé à l’Université Paris Dauphine-PSL, au printemps 2026.

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Notes & Références

  1. L’attrait pour l’étude des promesses de campagnes et leurs effets supposés sur la popularité politique, voire la participation, en est un exemple, comme cet article sur les présidentielles au titre accrocheur mais trompeur : Emiliano GROSSMAN et Isabelle GUINAUDEAU, « En France, tenir ses promesses électorales ne rapporte rien », The Conversation, 22 janvier 2026.

  2. Cet article est inspiré du propos développé dans un article scientifique plus conséquent : Antoine LEVEQUE, « Une double absence dans les quartiers populaires ?Ancrage politique en déclin et relégation dans l’action publique », Politix, 2023, vol. 143, no 3, p. 111‑147.

  3. La décennie 1960 est marquée par le renforcement de l’ancrage communiste et ses conquêtes électorales qui l’installent confortablement au-delà des 20 % des suffrages exprimés aux élections nationales. Localement cela se vérifie jusqu’aux élections municipales de 1977 (figure 2). Le PCF est de très loin la première force politique en nombre de militant∙es, sur l’ensemble du territoire comme dans le département du Rhône selon ses responsables comme les services de renseignement de la préfecture.

  4. Marie-Hélène BACQUE et Yves SINTOMER, « Affiliations et désaffiliations en banlieue. Réflexions à partir des exemples de Saint-Denis et d’Aubervilliers », Revue française de sociologie, 2001, vol. 42, no 2, p. 217‑249 ; Emmanuel BELLANGER, Ivry, banlieue rouge : capitale du communisme français, XXe siècle, Grane, Créaphis, 2017 ; Julian MISCHI, Servir la classe ouvrière : sociabilités militantes au PCF, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010.

  5. Fabien DESAGE, « Le gouvernement des métropoles, laboratoire de la post-démocratie », in Lorenzo BARRAULT-STELLA, Brigitte GAÏTI et Patrick LEHINGUE (dir.), La politique désenchantée ? Perspectives sociologiques autour des travaux de Daniel Gaxie, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2019, p. 263‑282.

  6. Antoine LEVEQUE, « Une redéfinition du rôle des agents municipaux au péril des médiations sociales et de l’autonomie politique : les services urbains de Vaulx-en-Velin et les problèmes de transport des années 1970 à aujourd’hui », in Lorenzo BARRAULT-STELLA et Sébastien MICHON (dir.), Intermédiations politiques : les reconfigurations des modes d’exercice de la domination politique, Peter Lang, La fabrique du politique, n˚ 9, 2024, p. 69‑97.


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