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Département populaire et d’immigration, la Seine-Saint-Denis voit augmenter la présence des personnes racisées et des femmes dans ses conseils municipaux depuis les élections de 2008. Pourtant, cette diversification ne s’accompagne pas d’une meilleure représentation des milieux populaires, ni d’une disparition du plafond de verre pour les femmes et les minorités. Entretien avec Violette Arnoulet, maitresse de conférences en sociologie à l’Université Paris Dauphine-PSL.

Quelles sont les caractéristiques de la Seine-Saint-Denis en matière de sociologie électorale ?

Violette Arnoulet : La Seine-Saint-Denis est un département urbain où les classes populaires sont majoritaires : elles représentent 53 % de la population active. Parce que le département est historiquement un bassin industriel, il a accueilli une immigration importante, interne et européenne avant la Seconde Guerre mondiale puis d’Europe du Sud et des (anciennes) colonies à partir des années 1950. Cette histoire ouvrière s’est traduite par un vote communiste dans de nombreuses communes dès le Front Populaire, faisant du territoire une « citadelle communiste » jusqu’aux années 1980. Depuis, les municipalités communistes sont en reflux et le département est devenu un territoire de conquête pour le parti socialiste et la droite.

Vous avez choisi d’étudier la représentation des habitants de ce territoire par les élus municipaux, du point de vue du genre, de la racisation et de la classe sociale. Pourquoi la Seine-Saint-Denis est-elle un terrain d’étude intéressant pour ces recherches ?

VR : Les travaux sur les élus montrent que les classes populaires, qui sont celles qui votent le moins, tendent aussi à être exclues de la représentation politique. Les populations immigrées ou descendantes de l’immigration étant surreprésentées parmi les classes populaires, et en butte à des formes de discriminations spécifiques, on peut penser qu’il en va de même pour elles. Néanmoins, on manque de données sur les personnes racisées, c’est-à-dire des personnes assignées à un statut social inférieur, sur la base de leur origine supposée, de leur apparence physique ou de leur nom.

L’enquête menée avec une équipe de chercheuses de Paris 8 et Paris Nanterre1 visait à interroger l’accès de ces personnes à l’élection à l’échelle municipale, dans un département où c’est un enjeu majeur pour la représentation descriptive de la population.

De plus, les villes communistes sont connues pour avoir promu des élus des classes populaires. L’une de nos questions était donc de savoir si l’histoire sociale et politique du département permettait de voir émerger une représentation politique spécifique, plus favorables aux classes populaires et aux minorités.

Sur quelle période vous êtes-vous concentrées ?

VR : Nous avons étudié la période de 2001 à 2020 qui paraissait charnière pour deux raisons. En 2001 ont lieu les premières élections municipales après les lois sur la parité en politique qui imposent des listes candidates composées d’autant d’homme que de femmes, en alternance stricte. En 2008, les élections font suite aux révoltes urbaines parties de Clichy-sous-Bois en Seine-Saint-Denis qui ont ouvert une discussion publique sur la représentation des habitants des quartiers populaires et des personnes racisées. Ces deux évènements nous interrogeaient : ont-ils entraînés des changements dans les conseils municipaux du département ?

« Il ne faut pas confondre personnes racisées et classes populaires. »

Quelles sont les grands résultats de vos travaux ?

VR : Dans les grandes lignes : dans ce département où l’abstention est très forte, les classes populaires sont aujourd’hui quasi absentes des conseils municipaux. Les cadres sont surreprésentés dans les assemblées municipales et parmi les maires (42 % des élus en 2020 pour 21 % de la population). Et ce, dans toutes les communes. Les femmes, quant à elles, accèdent à une représentation quasi-paritaire mais pas tout à fait, car elles sont encore largement exclues des postes de pouvoir : seules 5 maires sur 40 sont des femmes en 2020. Enfin, nous notons une forte progression des personnes racisées parmi les élus à partir de 2008. À ces élections, leur part double parmi les candidats et triple au sein des bureaux municipaux par rapport à 2001. Depuis 2008, ces chiffres sont en progression et les personnes racisées représentent aujourd’hui 36 % des élus. Si l’on se concentre sur les maires : avant l’élection d’Azzedine Taibi à Stains en 2014, il n’y avait aucun maire racisé dans le département. En 2020, ils sont 7.

Y a-t-il des interconnexions entre les catégories socioprofessionnelles des élus et la représentation des minorités ?

VR : Résultat important de notre enquête : l’entrée croissante des femmes et des personnes racisées dans les conseils municipaux ne lutte pas contre la sélection sociale. Concrètement : cette étude rappelle qu’il ne faut pas confondre personnes racisées et classes populaires. Les personnes racisées élues sont en majorité diplômées et cadres, comme les autres élus. Cela dit, les élus racisés sont aussi plus souvent en ascension sociale. Nous l’avons vu lors des entretiens : une part d’entre eux sont des descendants de l’immigration post-coloniale, dont les parents ou grands-parents étaient des ouvriers subalternes.

Vous citez l’exemple d’hommes descendants de l’immigration élus maires. La Seine-Saint-Denis compte-elle aussi des femmes racisées maires ?

VR : Mis à part deux femmes qui ont obtenu cette fonction en cours de mandat, après le retrait du maire élu, aucune femme racisée n’est maire à ce jour. Il est intéressant de le noter car une hypothèse de recherche fréquemment convoquée est que les femmes racisées auraient un avantage par rapport aux hommes : en « cumulant » deux minorités, il leur serait plus facile de trouver une place sur une liste candidate. C’est une idée encore souvent mentionnée dans le débat public. Or, notre enquête montre l’inverse : parmi les personnes racisées, à ce jour, seuls des hommes sont devenus maires. D’ailleurs, sur 40 villes, on ne compte que 5 femmes maires et ce chiffre recule.

Malgré cette sous-représentation des minorités au poste de maire, comment expliquer la forte croissance des personnes racisées au sein des conseils municipaux ?

VR : Deux facteurs peuvent jouer. D’abord, bien qu’on manque de chiffres, on peut dire que le département compte une forte population de personnes racisées. En 2015, 30 % des habitants de Seine Saint-Denis étaient des immigrés et à peu près autant des descendants de l’immigration. Majoritairement issus de milieux populaires, les enfants et petits-enfants d’immigrés accèdent plus facilement à l’enseignement supérieur depuis les années 1990. Il y a donc désormais en Seine-Saint-Denis un vivier de personnes françaises racisées, diplômées et/ou cadres, susceptibles d’être candidates aux municipales.

« La représentation des personnes racisées est devenue un enjeu politique. »

Ensuite, la représentation des personnes racisées est devenue un enjeu politique. Des partis et des initiatives citoyennes poussent pour que l’effort de représentation soit fait. Depuis 2008, des listes citoyennes menées par des militants associatifs sont candidates avec l’ambition d’améliorer la représentation des habitants des quartiers populaires, y compris les personnes racisées.

Pour autant, est-ce que les maires et élus racisés placent la représentation des minorités au cœur de leur programme politique propre à la représentation des minorités ?

VR : La plupart des élus racisés adoptent une posture universaliste et insistent en entretien sur le fait qu’ils souhaitent représenter toute la population de leur ville, comme les autres élus. Dans les programmes, peu se positionnent spécifiquement sur des enjeux ethnoraciaux ou sur la lutte contre les discriminations. On peut y voir une protection vis-à-vis de l’accusation de mener des politiques « communautaristes ». Cette prudence peut aussi être une tentative de se prémunir contre des formes de racisme ordinaire vécues au cours du mandat, en mettant à distance l’assignation à une supposée « communauté d’origine ». Deux exceptions néanmoins : le maire de Stains qui adopte clairement un programme antiraciste et le maire de l’Ile-Saint-Denis qui a cherché à promouvoir des figures positives de la diaspora africaine à l’occasion des JO.

Comment expliquer que le département de Seine-Saint-Denis, qui compte à la fois une forte population issue de l’immigration et une forte proportion de classe populaire, progresse sur la représentation ethnoraciale mais pas sur la représentation de classe ?

VR : Nous n’avons pas de réponse. Si ce n’est que la disparité sociale entre la population et les élus est un phénomène massif, au niveau local comme national : les classes supérieures sont sur-représentées à tous les échelons d’élus. Notre enquête montre que, clairement, avancer sur un critère ne veut pas dire avancer sur tous les critères. C’est un enjeu démocratique très important, en particulier sur les territoires comme la Seine-Saint-Denis où l’écart social entre représentants et citoyens est très fort.

Enfin un mot sur la méthode : les statistiques dites « ethniques » sont en principe interdites, sauf à des fins de recherche comme ici. Comment travaillez-vous pour recueillir des données pour vos travaux ?

VR : Notre travail comporte deux dimensions : une enquête statistique sur les données du ministère de l’Intérieur qui recense les élus et candidats aux élections municipales et des entretiens avec des élus racisés d’étiquette politique et de trajectoire différentes.

Pour l’enquête statistique, les fichiers du ministère indiquent les noms, prénoms, âge, sexe, profession déclarée et parti des candidats, ainsi que les fonctions des élus (maire, adjoint, etc.). En l’absence de données déclaratives stabilisées sur l’appartenance ethnoraciale des personnes, c’est là que la tâche se complique. Nous avons donc adopté une méthode qui commence à être validée par la communauté scientifique, en procédant à une identification des personnes racisées sur la base de l’origine de leur nom et prénom. Nous avons croisé cette information avec des indices complémentaires, comme l’apparence physique. Cette précaution permet par exemple d’identifier des personnes originaires des Outremers, couramment perçues comme « noires », sans que leur nom ou prénom ne constituent un marqueur racial.

En faisant cela, nous classons ces personnes sur la base de la façon dont elles sont perçues. Nous enquêtons ainsi sur l’assignation raciale, et les formes de discriminations qui y sont liées, et non sur l’auto-identification. C’est pour cela que les entretiens sont très utiles car ils permettent de comprendre comment ces personnes pensent leur parcours et leur position et comment elles vivent leur mandat : ont-elles vécu des discriminations, ou des interpellations au sujet de leurs origines ? C’est imparfait mais suffisant pour dégager les tendances que révèle notre enquête.

 

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Notes & Références

  1. Cette recherche a été conduite par Violette Arnoulet, Marie-Hélène Bacqué, Yasmina Dris Jeanne Demoulin, Claudette Lafaye et Hélène Haztfeld. Elle a donné lieu à un livre : Marie-Hélène Bacqué et Jeanne Demoulin (dir.), Elus des banlieues populaires, Paris : PUF, « La vie des idées », 2026.


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