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La critique des relations entre les industriels et l'État se concentre souvent autour de la question des conflits d'intérêts. Une réflexion approfondie s'impose pour mieux comprendre les liens entre les industriels et les décideurs politiques, et leurs influences sur la production des réglementations.

La régulation des produits chimiques illustre la complexité des liens entre la science et la décision publique. Ces dernières années, les controverses autour du glyphosate ou de la contamination généralisée de différents milieux dont les eaux potables par les PFAS (substances per- et polyfluoroalkyles, plus connues sous le nom de polluants éternels) ont illustré le poids des industries dans la régulation des substances qu’elles commercialisent.

Les révélations issues des Monsanto Papers (des documents confidentiels de la firme rendus publics en 2017 au cours d’une procédure judiciaire en Californie) ont mis en évidence différentes stratégies de Monsanto dans ce sens. Ces documents révèlent notamment le travail de ghostwriting développé par la firme : des scientifiques connus ont signé des articles rédigés par des salariés ou des consultants travaillant pour Monsanto, avec pour seul objectif de semer le doute sur la toxicité de leur moléculee1. Dans le cas des PFAS, des procès aux Etats-Unis et les tentatives actuelles de restriction de ces substances en Europe illustrent la manière dont l’industrie est parvenue à cacher les données de toxicité sur cette famille de milliers de composés et se mobilise aujourd’hui pour en maintenir leurs « usages essentiels »2.

La capacité de l’industrie à produire, mobiliser, ou cacher certaines données scientifiques fait l’objet de travaux réguliers relevant du champ aujourd’hui désigné comme la sociologie de l’ignorance, ou l’agnotologie3. Ce courant de recherche s’est notamment structuré à partir du cas de l’industrie du tabac et son rôle dans la production de connaissances entretenant le doute sur la toxicité de leurs produits4. Au-delà de cette seule production d’ignorance, de nombreux travaux récents en sciences sociales ont souligné l’emprise des industries sur la production des savoirs, la mise en œuvre des expertises et les modalités de l’action publique5

Pour autant, en termes de réponse publique, cet enjeu est souvent réduit à des dérives individuelles ou des dysfonctionnements ponctuels. Ainsi, une des principales réponses des pouvoirs publics a été de gérer les situations de « conflit d’intérêts » notamment en mettant en place des déclarations obligatoires des liens d’intérêt des experts. Cet article propose d’interroger les raisons de la problématisation de l’influence des acteurs économiques en termes de conflits d’intérêts et de réfléchir à ses limites dans le contexte de la régulation des produits chimiques.

Penser l’influence de l’industrie en termes de conflits d’intérêts

Pour le sociologue Boris Hauray qui a conduit un important travail sur la trajectoire de cette catégorie sociale, la catégorie de conflit d’intérêts vise, « dans sa définition dominante, des situations dans lesquelles les jugements ou les actions d’un professionnel concernant son intérêt premier (notamment soigner son patient, produire des savoirs ou des expertises valides, prendre des décisions de santé publique) risquent d’être indument influencés par un intérêt qualifié de second (le plus souvent des gains ou des relations financières » (Hauray, 2020, p. 5-6). Elle constitue aujourd’hui l’un des principaux modes de problématisation de l’influence des intérêts économiques sur les savoirs et les politiques dans de nombreux secteurs, notamment dans ceux qui concernent la santé et l’environnement.

L'influence industrielle est multiforme et structurelle.” 

Au cours des dernières décennies, des déclarations des liens d’intérêts obligatoires ont été mise en place de manière progressive dans différents contextes. Cela a d’abord été le cas dans les revues médicales (le prestigieux New England Journal of Medicine est le premier, en 1984), mais il a fallu attendre 15 à 20 ans pour que des revues du champ de la toxicologie les mettent en place, de manière parfois minimaliste. Annual Review of Pharmacology & Toxicoly s’y engage progressivement au début des années 2000 et la tristement célèbre Regulatory Toxicology and Pharmacology s’y plie en 2003, en réaction directe à la révélation des liens entre l'éditeur Gio Batta Gori et le Tobacco Institute. Les agences réglementaires françaises et européennes créées à partir du milieu des années 1990 imposent quant à elles aux experts qu’elles sollicitent de remplir des « déclarations publiques d’intérêts », qu’on connait sous l’acronyme de DPI.

Ces dispositifs de déclaration des conflits d’intérêts sont utiles mais présentent aussi certaines limites. Ils permettent de pointer un type de problème (les liens financiers entre des industries des secteurs concernés et des auteurs ou des experts) et de le rendre « gérable ». En même temps, ils font l’objet de raffinements parfois controversés : un lien d’intérêt constitue-t-il forcément un conflit d’intérêts ? Comment justifier que les déclarations d’intérêts européennes couvrent les cinq dernières années de l’activité d’un expert, alors que l'interdiction de siéger dans des comités d’experts (la « cooling-off period ») est souvent limitée aux deux dernières années ? Surtout, la catégorie de conflit d’intérêts tend à réduire l’influence industrielle à des liens d’intérêts financiers individuels, alors que celle-ci est évidemment multiforme et la problématique plus structurelle.

Des règlementations conçues avec l’industrie

De nombreuses recherches en sciences sociales ont montré que l’influence d’acteurs économiques, de l’industrie chimique notamment, ne se limite pas à ces relations individuelles entre certains individus et des industries. Si l’on prend le cas des règlementations chimiques, l’influence industrielle intervient bien en amont du processus d’expertise, y compris dans la conception même des textes de lois que les experts contribuent à mettre en œuvre. Cela n’a rien de nouveau : dans les années 1970, l’industrie chimique américaine (via notamment la Manufacturing Chemists Association – MCA) se mobilisait déjà massivement pour limiter la portée du Toxic Substances Control Act de 1976, l’une des premières lois pour réglementer les substances chimiques quelle que soit leur source. Au point que certains des négociateurs industriels de l’époque décrivent le résultat comme amputé de ses ambitions, et comme une torture pour ceux qui la pratiquent6.

Plus récemment, c’est la même dynamique de co-construction qui a conduit les autorités à co-construire les procédures de la règlementation chimiques européenne avec l’industrie. À la fin des années 1990, le projet de règlement européen sur l’enregistrement, l’évaluation et l’autorisation des substances chimiques (connu sous l’acronyme REACH) était présenté par ses promoteurs comme révolutionnaire. Très vite, le Conseil européen de l’industrie chimique (CEFIC), la principale organisation de représentation du secteur de chimie, écarte l’éventualité que l’enregistrement puisse concerner les substances commercialisées à moins d’une tonne par an, là où ce seuil était fixé à dix kilogrammes pour les substances existantes7, excluant de facto de nombreux composés du champ d’application. Sur une autre procédure, l’autorisation, le CEFIC obtient que des substances puissent être maintenues sur le marché pour des raisons économiques, même quand leurs risques sont mal maîtrisés. Cette proposition sera inscrite dans le livre blanc de 2001 et maintenue dans le texte adopté en 2006.

Les industriels n’ont à transmettre que le résumé des études qu’ils ont menées.

Pour limiter la portée des procédures, l’industrie chimique a fait en sorte que ces dernières permettent de multiplier les cas particuliers et les dérogations, via la création de nombreuses exceptions d’usages. Autrement dit, une substance peut être soumise à des mesures réglementaires contraignantes mais certains de ses usages peuvent être maintenus. Cela a par exemple été le cas pour trois des phtalates les plus utilisés (DEHP, DBP et BBP) en Europe, voués à disparaitre mais dont certains usages ont pu être conservés, via la demande d’autorisations individuelles8. Certains usages sont par ailleurs exclus statutairement, comme les « articles » importés qui contiendraient des substances interdites en Europe. Cette concession a elle aussi été obtenue par l’industrie chimique et des pays producteurs/importateurs qui menaçaient d’attaquer Bruxelles devant l’OMC pour création de barrières techniques au commerce.

Les firmes propriétaires de la production des données pour l’expertise

Les réglementations ont aussi des effets sur les modalités de conduite de l’expertise et les données sur lesquelles elle se base. La grande innovation censément apportée par REACH est l’obligation faite aux entreprises de fournir des données aux autorités pour obtenir la mise sur le marché d’une substance. C’est le précepte bien connu : « no data no market ». Or, au-delà des assouplissements obtenus suivant le tonnage des produits, les obligations de transmission de données restent relativement limitées. Elles conduisent ainsi à limiter les données disponibles pour les acteurs de la régulation à celles transmises par l’industrie, faute de moyens suffisants pour une expertise indépendante sur les dizaines de milliers de produits chimiques en circulation. Cette limitation est par exemple visible dans le fait que les industriels n’ont à transmettre que le résumé des études qu’ils ont menées et non l’intégralité de leurs articles. Or les résumés peuvent parfois donner une représentation trompeuse des résultats de l’étude.

L’observation du travail des experts montre aussi à quel point les données industrielles jouent un rôle décisif dans leur travail. La définition de certains seuils comme les valeurs limites d’exposition professionnelle permet de l’observer au plus près. La fixation d’une valeur limite relativement basse pour le formaldéhyde par un comité d’experts européen a été contesté par l’industrie, laquelle a financé et conduit une étude ad hoc dans le but d’augmenter la valeur maximale d’exposition pour les travailleurs9. Cette étude a été au centre des discussions de ce comité d’expert. Malgré les critiques méthodologiques formulées, elle a fortement contribué à limiter le cadre des discussions et réduit les options possibles pour fixer cette nouvelle valeur, qui a alors été augmentée par les experts en l’absence d’alternatives disponibles. Le cas de cette étude, qui n’apparait pourtant que parmi des dizaines d’autres dans le rapport final des experts, montre non seulement la capacité de veille de l’industrie (en mesure d’anticiper et de peser sur l’agenda de ce comité d’experts) mais aussi celle de mobiliser des ressources financières et humaines pour financer et mettre en œuvre une expérimentation couteuse.

Ces différents exemples montrent que la question de l’influence de l’industrie chimique dépasse largement celle des conflits d’intérêts définis de façon individuelle. Derrière ces dispositifs de déclaration des liens d’intérêt qui donnent l’illusion du contrôle, c’est une dépendance structurelle aux règles négociées avec l’industrie et aux données produites par elle qui continue de façonner la régulation. Penser une véritable indépendance de l’expertise suppose donc de prendre plus directement en compte les rapports de pouvoir entre acteurs économiques, scientifiques et liés à la régulation, et de poser cette question sous un angle qui ne se limite pas aux individus.


Cet article est publié en partenariat avec le média The Conversation.

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Notes & Références

  1. Voir les articles de Stéphane Foucart et Stéphane Horel dans Le Monde à partir des Monsanto papers : “Monsanto papers” : la guerre du géant des pesticides contre la science, 1er juin 2017 et “Monsanto papers” : la bataille de l’information, 2 juin 2017.

  2. Gaber, N., Bero, L., & Woodruff, T. J. (2023). The Devil they Knew: Chemical Documents Analysis of Industry Influence on PFAS Science. Ann Glob Health, 89(1), 37. 
    Sur la proposition de restriction en cours d’étude par l’ECHA, voir site web

  3. Proctor, R. N., et Schiebinger, L. L. (2008) Agnotology: The Making and Unmaking of Ignorance, Stanford, Calif., Stanford University Press.

  4. Proctor, R. N. (2011). Golden Holocaust : Origins of the cigarette Catastrophe and the Case for Abolition. Berkeley: University of California Press.

  5. Angeli Aguiton, S., Déplaude, M.-O., Jas, N., Henry, E., & Thomas, V. (Eds.). (2021). Pervasive Powers: The Politics of Corporate Authority. Abingdon, Oxon, UK: Routledge ; 
    Henry, E. (2021). La fabrique des non‐problèmes. Ou comment éviter que la politique s’en mêle. Paris: Presses de Sciences Po.

  6. O'Reilly, J. T. (2010). Torture by TSCA: Retrospectives of a failed statute. Natural Resources & Environment, 25(1), 43-47, cité par Creager, A. N. (2021). To test or not to test: Tools, rules, and corporate data in US chemicals regulation. Science, Technology, & Human Values, 46(5), 975-997.

  7. CEFIC (2001). Thought starter on REACH, an initial proposal for translating the REACH system into practice. A practicable decision making procedure for the implementation of the REACH system, Bruxelles, 19 septembre 2001.

  8. Boullier, H. (2018). Des perturbateurs endocriniens « légalisés ». Le cas d’un phtalate dans le règlement européen REACH. Natures Sciences Sociétés, 26(1), 87-91.

  9. Boullier, H., & Henry, E. (2020). L’expertise chimique sous emprise industrielle. Sciences sociales et santé, 38(3), 49-76 ; 
    Boullier, H., & Henry, E. (2022). Toxic ignorance. How regulatory procedures and industrial knowledge jeopardise the risk assessment of chemicals. Science as Culture, 31(4), 480-503.


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