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Quand le travail n'est plus un lieu : organiser des temporalités multiples

Publié dans Management & Entreprise 12 mn - Le 29 janvier 2024

© akindo / GettyImages

Depuis la fin du XXème siècle, le travail connaît une mutation majeure : il est de moins en moins un lieu. Ses activités se fragmentent, son organisation devient temporelle, liée à un « management digital ».

Article de François-Xavier de Vaujany, professeur en sciences des organisations à l'Université Paris Dauphine - PSL, chercheur au laboratoire DRM.


La crise récente du Covid a autant révélé qu’accéléré une tendance nouvelle : le travail et son organisation ne sont plus des lieux. Plus que jamais, ils sont faits de temporalités multiples dont le « management » tente de se saisir.  

Tout d’abord, il est essentiel de mettre en perspective les métamorphoses multiples du travail sur un temps long. Après une phase d’ouverture au Moyen-Âge, le travail s’est imposé et fixé lors de la révolution industrielle et surtout, de l’avènement du Taylorisme, avant de connaître une phase de dé-fixation sur la période la plus récente (voir notamment Friedmann, 1956 ; Lefranc, 1957 ; Méda, 2004 ; de Vaujany, 2022, 2024).

Le labeur ouvert, le monde « réduit » du Moyen-Âge 

Au Moyen-Âge, le travail n’est pas encore le phénomène transformatif si évident aujourd’hui. Le paysage économique est surtout agraire, porté par des cycles naturels, des saisons, une météo plus ou moins clémente. Les paysans accompagnent les grands accouchements de la nature. Ils sèment et récoltent. Le monde est encore fait de labeur et d’œuvre. Le labeur est nécessaire. L’œuvre est une possibilité donnée aux plus oisifs. On est loin du cadre dualiste de notre modernité. Il y a continuité entre les animaux sauvages et domestiques. Les espaces agricoles sont ouverts. Parallèlement à ces mondes de la terre, des artisans, des marchands et des banquiers sont bien pris dans des activités productives. Mais celles-ci sont encore peu fixées par un « système » monétaire et plus largement capitaliste (encore embryonnaire). 

Le travail comme transformation (tel que le suggère le préfixe « tra ») est un épiphénomène pour des expériences peu familières du « progrès » et surtout sensible à l’idée de « réduction »  (de Vaujany, 2022). Chacun est pris dans des communautés éternelles, de la guilde à l’ordre monastique en passant par les corporations. Les savoirs s’échangent et se partagent entre pairs. Aucun destin n’échappe à son point d’entrée collectif. Au-delà des lieux de vie, au-delà des temporalités totalement circulaires, toute existence est surtout engagée dans le nœud affectif d’un « nous ». 

« Progressivement, le capitalisme prend son envol. En Angleterre pour commencer, puis dans tous les pays occidentaux ou inspirés par l’occident »

La grande transformation du XVIIIe et surtout, du XIXe siècle, impose une autre relation avec le présent. Les villes s’étendent en enjambant les murs du château. On ne va plus travailler sur le champ au pas de la porte. L’activité productive de l’artisan, du marchand et du banquier ne se développent plus dans un lieu indifféremment dédié à la production et à la vie familiale. La productivité agraire connait une évolution radicale libérant les bras pour d’autres activités. Progressivement, le capitalisme prend son envol. En Angleterre pour commencer, puis dans tous les pays occidentaux ou inspirés par l’occident. 

Le capital s’accumule, à la fois pour sentir son élection divine, pour évoluer vers un nouveau statut social bourgeois mais aussi pour permettre le développement nécessaire au nouveau processus productif. Désormais, l’usine succède aux compania et aux manufactures de la fin du long Moyen-Âge. Du textile à la métallurgie, de nouveaux outils lourds remplacent les instruments portables de l’artisan et du compagnon. Le capitalisme a besoin d’une main-d’œuvre massive pour son expansion et le développement de ses économies d’échelle.  

La grande fixation du travail avec la révolution industrielle

La révolution industrielle est ainsi un grand moment de fixation du travail et de ses modes d’organisation. Une population issue de l’exode rural, jugée encline à l’absentéisme et à la flânerie, doit désormais contribuer à un « travail ». De plus en plus, un geste simple doit être accompli à un moment précis, dans un espace prédéfini. Des ingénieurs et des contre-maîtres prennent en charge la conception de cet espace où chacun a une place attendue. Dans ce cadre, tout ⁄ travaille », tout est contribution à une organisation articulant des entrants à des extrants de façon stable et prévisible. Le développement de la personnalité morale des entreprises puis du salariat vont amplifier ces propensions à la fixation. 

Dans ce nouveau monde, le « management » trouve pleinement sa place. Complétant les logiques d’administration, le phénomène managérial (à l’histoire très anglo-saxonne) n’a de sens que compris comme un phénomène plus large de mutation du capitalisme et des modes d’organisation du travail. 

« Le manager est au cœur d’une grande division du travail entre les concepteurs et les exécutants »

Si le « manager » désigne initialement un maître de cérémonie en Nouvelle-Angleterre, il va rapidement correspondre aux nouveaux mandataires sociaux et aux techniciens organisationnels dont les usines ont un besoin vital. Le manager est au cœur d’une grande division du travail entre les concepteurs et les exécutants. L’œuvre, le tour de main, l’apprentissage, deviennent secondaires. Les individus-travailleurs sont interchangeables, assignés par la matérialité lourde des machines, apportant leur « force de travail ». 

Le management, comme corpus de techniques et doctrine, découvre avec Taylor et Ford ses fondements scientifiques. Le chronométrage, la visualisation et la représentation de l’organisation comme processus, la généralisation des chaînes de montage, fixent les lieux du travail. On pointe. On embauche. On « va au travail ». La modernité impose ces dichotomies commodes entre privé et professionnel, intime et public, « nous » et « je ». De nouvelles spatialités fondent le capitalisme, avec la multiplication des lieux de vie et des lieux de travail. Au milieu, au fil des étirements des villes, les « tiers-lieux » se généralisent. Ils constituent d’indispensables espaces de socialisation (restaurants, théâtre, auberges, hôtels, etc.).

« Avec la digitalité, le management trouve à la fois sa philosophie et ses techniques. »

La Seconde Guerre mondiale et ses prolongements dans la guerre froide, les nécessités de calcul, de représentation et d’interconnexion des processus organisationnels, la systématisation de l’innovation et du marketing, accompagnent la naissance des techniques digitales (et vice versa). Les logiques de contrôle sont de moins en moins orientées vers des lieux à contrôler mais plutôt, vers des événements ou des flux à suivre (de Vaujany, 2022, 2024). La main du manager et les doigts du digital étaient faits pour s’assembler (Introna, 1997)… Avec la digitalité, le management trouve à la fois sa philosophie et ses techniques.

Le travail défixé : quand le management digital gère nos temporalités

La troisième phase de l’organisation du travail s’inscrit dans cette rupture. On passe d’une société industrielle à un monde de plus en plus centré sur la connaissance et l’attention. Dès les années 1970, le travail connaît ses premières mutations au cœur même de son univers industriel. Le toyotisme, l’automatisation, la quête simultanée de la flexibilité et de l’innovation, parachèvent le tournant initié dans les années 1940 et 1950 avec l’avènement de la digitalité. L’emploi tertiaire se développe. Il s’agit de traiter l’information, de systématiser sa collecte et son exploitation. L’ordinateur se miniaturise et se démocratise. 

« Dans les emplois de service, on peut désormais travailler de n’importe où, à n’importe quel moment. »

Dans le même mouvement, les techniques de communication gagnent en connectivité et en portabilité. Les logiques de réseau interconnectant le monde passent de plus en plus par les ondes et des techniques ouvertes. En particulier dans les emplois de service, on peut désormais travailler de n’importe où, à n’importe quel moment. Les techniques de production sont elles-mêmes de plus en plus portables et mobiles, des makerspaces à l’imprimante 3D au Do It Yourself (DIY). Ruse suprême de notre capitalisme, tout se fait cocréation. A chacun d’entre nous d’assembler ses meubles à la maison, de peser et gérer sa valise à l’aéroport, de façonner les données optimisant nos services en ligne. 

In fine, on ne va plus quelque part pour travailler selon une routine prédéfinie. On travaille tout le temps, en mouvement. Le travail lui-même devient une catégorie mobile et ambiguë, « ludifiée » et « ouverte », toutes deux garanties - peut-être - d’un effort réduit. Le management autrefois indissociable d’un lieu permettant le contrôle et la surveillance, oscillant entre sanctions et incitations exercées dans un espace-temps clairement identifié, se réinvente. 

« Dans un monde digitalisé, l’activité elle-même devient l’objet des régulations »

Dans le glissement d’une « société disciplinaire » à une « société de contrôle » , il s’agit désormais d’organiser directement l’activité. L’individu libéral est éclaté en flux multiples d’activités, tous exploitables dans leur passé, leur présent et leur futur. Nul besoin de véritablement éduquer les corps, de les discipliner dans un espace les mettant face à leur responsabilité individuelle. Dans un monde digitalisé, l’activité elle-même devient l’objet des régulations, sans espoir particulier pour une nouvelle humanité. Nos comportements au travail, dans des univers de consommation et finalement, à chaque instant, produisent massivement des données. Nos mouvements, nos déplacements, nos mots, nos humeurs, sont continuellement capturés et de plus en plus analysés (Zuboff, 2019). 

Le management, toujours « scientifique », se re-déploie pour devenir lui aussi « digital ». Il est rationaliste (ses décisions doivent être raisonnables), représentationaliste (les mots et les visuels managériaux permettent de contrôler le monde) et distant (partager un même lieu n’est plus une nécessité) (de Vaujany, 2022, 2024). Plus besoin de se concentrer sur un espace de travail attendu et de contrôler les présences, les absences, les gestes conformes ou non-conformes. Le management peut désormais suivre le mouvement plus large des techniques digitales et s’invisibiliser, s’alléger, se fluidifier pour mieux restituer les activités de travail. 

“L'apocalypse managériale”

Une recherche sur archives débutée en 2012 avec Nathalie Mitev sur la cybernétique et plus généralement, la sémiose digitale, m’ont conduit progressivement à identifier un mouvement de plus en plus « apocalyptique » à l’œuvre dans nos organisations du travail (de Vaujany, 2022, 2023, 2024). Tel le récit des Mille et Une Nuits, le management est devenu un processus narratif, visuel et matériel ne cessant de s’interrompre avant la prochaine « révélation », le prochain « dévoilement ». Le management nous impatiente par ses interruptions successives. Il ouvre des vides pour les commodifier. Ancré dans de nouvelles versions périmant les précédentes, l’innovation et les récits du management ouvrent des vides et montrent les vides précédents.

Aujourd’hui, si nombre de tests explorent en amont les « bugs » d’un logiciel à venir, seulement une petite partie d’entre eux est corrigée. À la fois parce que le travail des ingénieurs va se concentrer sur les problèmes dont la probabilité d’occurrence est la plus forte, pour les conséquences les plus problématiques. Mais également car les imperfections passées, les vides du produit, ouvrent les espaces stratégiques futurs. 

Plus généralement, les produits et les services du capitalisme sont eux-mêmes dévoilements continus d’un nouveau monde. Ils révèlent des présents ou des futurs imminents (le cas des réseaux sociaux est frappant). Jour après jour, les interruptions deviennent de plus en plus insupportables. Très opportunément, les plateformes nous offrent désormais la possibilité de remettre l’histoire en mouvement, en passant notamment d’un « freemium » à un « premium » (voir notamment le cas de YouTube). 

« À l’heure de la crise climatique, ce « management digital » pose plus que jamais problème »

Notre capitalisme managérial est une « machine » au sens de Deleuze et Guattari (1983). La temporalité infinie de ses « apocalypses » suppose la consommation d’une spatialité infinie : celle de notre planète. Pas de pause possible dans la mécanique apocalyptique. Cette immobilité pourrait nous rendre trop patient, flâneur et détaché. Notre terre, simple ressource à disposition, verticalement et horizontalement consommable, doit suivre le mouvement.

À l’heure de la crise climatique, ce « management digital » pose plus que jamais problème. Les recherches de François-Xavier de Vaujany s’efforcent ainsi de co-concevoir des organisations alternatives susceptibles de générer d’autres temporalités pour notre capitalisme (voir notamment de Vaujany, 2023 ; de Vaujany et Introna, 2023 ; de Vaujany, Holt et Grandazzi, 2023).  

Références

  • Deleuze, G., & Guattari, F. (1980). Mille plateaux (p. 9). Paris : éd. de Minuit.
  • de Vaujany, FX. (2022). Apocalypse managériale, Paris : Les Belles Lettres. 
  • de Vaujany, FX. (2023). La jumelle de Shéhérazade : récits du nouveau capitalisme managérial, Paris : Independantly published. 
  • de Vaujany, FX. (2024). The rise of digital management : from industrial mobilization to platform capitalism, New York : Routledge.  
  • de Vaujany, F. X., & Introna, L. (2023). Becoming processual: Time to de-place managerial education. Management Learning, 13505076231183111.
  • de Vaujany, FX., Holt, R. et Grandazzi, A. (Eds) (2023). Organization as time, Cambridge : Cambridge University Press. 
  • Friedmann, G. (1956). Le travail en miettes : Spécialisation et loisirs, Paris : Gallimard.
  • Hamann, B. E. (2016). How to chronologize with a hammer, Or, The myth of homogeneous, empty time. HAU: Journal of Ethnographic Theory, 6(1), 261-292.
  • Introna, L. D. (1997). Management: and manus. in Introna, L.D. Management, Information and Power: A narrative of the involved manager, 82-117, London: Springer. 
  • Lefranc, G. (1957). Histoire du Travail et des travailleurs, Paris : Flammarion.
  • Méda, D. (2004, 2022). Le travail. Paris : Que sais-je.
  • Zuboff, S. (2019). The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, NY: ‎ PublicAffair. 
     

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