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Chaque aliment, chaque vêtement, chaque service repose sur des volumes d’eau considérables, prélevés loin des lieux de consommation. Ces flux d’eau virtuelle traversent les chaînes de valeur sans être vus, comptabilisés ou régulés. Résultat : une ressource vitale est exploitée comme si elle était infinie. Comment gouverner une économie mondiale qui dépend de l’eau, alors que sa gestion reste locale et fragmentée ?

L’eau douce, pourtant indispensable à toute activité humaine, reste souvent absente des débats sur la mondialisation, comme si sa disponibilité allait de soi. Pourtant, sans eau, il n’y a ni alimentation, ni industrie, ni énergie, ni numérique. Nos vies, même dématérialisées, reposent sur l’utilisation de l’eau, qui refroidit, nettoie, chauffe. L’eau est l’intrant invisible de notre économie. 88 % de l’eau prélevée dans le monde sert à produire des biens ou des services.1

L’eau circule déjà d’un continent à l’autre, non pas dans des canalisations, mais à travers les chaînes de valeur mondialisées : dans les produits alimentaires que nous consommons, dans nos habits et dans toutes nos infrastructures. Cette « eau virtuelle » irrigue la mondialisation, mais reste largement ignorée des décisions économiques et politiques. Résultat : l’eau est mobilisée comme si elle était infinie, au service d’une économie qui privilégie la performance immédiate au détriment des écosystèmes et des populations.

Les flux d’eau cachés dans notre assiette

Le concept d’eau virtuelle, inventé au début des années 1990 par le géographe Tony Allan2, permet de mesurer l’eau incorporée dans les produits que nous consommons. Par exemple, il faut 15 000 litres d’eau pour produire un kilogramme de bœuf, 4 000 litres pour un kilo de pistaches et 1 000 litres pour un kilo de maïs.3

Chaque petit déjeuner devient un voyage autour du monde : le café du matin vient de Colombie ou du Brésil, arrosée par les pluies tropicales ; le carré de chocolat noir qui l’accompagne est fabriqué à partir de cacao équatorien ; l’avocat du Pérou vient d’un champ irrigué ; seuls le blé et le sel de la baguette de pain, et la poule qui a pondu l’œuf viennent de France. Nos choix alimentaires connectent les bassins d’eau du monde entier, souvent à notre insu.

Afin de mesurer le volume ainsi utilisé indirectement, Arjen Hoekstra a élaboré en 2002 le concept d’empreinte eau4. Celle-ci correspond au volume total d’eau utilisé pour produire les biens et les services que nous consommons. Elle peut être calculée pour un pays ou pour un consommateur. Par exemple, l’empreinte eau d’un Français est supérieure à 4 000 litres par jour. 90 % de cette quantité proviennent de notre alimentation.

L’eau dans les chaines de valeur mondialisées

Cette approche par l’assiette, et plus généralement par le produit final, révèle les transferts massifs d’eau entre pays, souvent invisibles dans les échanges commerciaux. L’industrie textile illustre parfaitement cette réalité. De la culture du coton à la teinture et au lavage, chaque vêtement consomme des milliers de litres d’eau. Les fleuves Amou-Daria et Syr-Daria, qui prennent leur source au Tadjikistan et au Kirghizistan, ont été détournés par les pays en aval pour irriguer du coton. Cette irrigation massive a réduit leur flux au point d’assécher la Mer d’Aral. Là-bas, la baisse de la quantité d’eau entraîne problèmes sanitaires et dégradation des conditions d’existence. Les procédés industriels génèrent des rejets polluants, mal traités, contaminant rivières, sols et nappes. Les pays producteurs de textile paient le prix écologique de nos vêtements à bas coût.

L’exploitation intensive de l’eau n’est pas seulement un problème environnemental, c’est un enjeu social et politique

Cet exemple illustre un problème plus large. La mondialisation des flux d’eau virtuelle révèle un vide institutionnel majeur : l’économie est globale, mais la gestion de l’eau reste locale5. Cette disjonction favorise le dumping hydrique et environnemental. Les règles du commerce mondial invisibilisent les impacts réels sur les populations et les écosystèmes. Les chaînes de production éclatées permettent aux entreprises de profiter des ressources des pays fragiles, sans compensations ni reconnaissance des impacts sociaux et écologiques.

L’exploitation intensive de l’eau n’est pas seulement un problème environnemental, c’est un enjeu social et politique6. Les populations des pays producteurs subissent la raréfaction de l’eau, la pollution des nappes et les risques sanitaires. Les inégalités s’accentuent : ce sont les plus vulnérables qui supportent les coûts, et les plus riches qui récoltent les bénéfices.

Au-delà de l’opposition Nord/Sud, c’est la domination des logiques de marché qui pose problème. Les multinationales choisissent leurs sites de production selon le coût de l’eau et la faiblesse des normes, renforçant un modèle où la ressource devient une variable d’ajustement économique plutôt qu’un bien commun. Les États, souvent dépassés, adoptent ces normes pour rester compétitifs, laissant peu de place à des alternatives locales ou écologiques.

Vers une reconnaissance de l’eau comme une ressource commune globale

La gouvernance de l’eau demeure aujourd’hui largement fragmentée à l’échelle mondiale7. Contrairement au changement climatique, qui bénéficie d’un cadre multilatéral de référence malgré ses limites, l’eau n’est pas reconnue comme une ressource commune globale dotée de règles et de normes contraignantes pour les acteurs économiques. Cette situation limite la capacité de régulation des usages et des impacts. En l’absence d’un étiquetage systématique de l’empreinte eau des produits, la consommation d’eau liée aux biens et aux services échangés reste en grande partie invisibles. Alors même que l’empreinte eau d’un produit peut varier fortement selon les systèmes de production et les intrants mobilisés, cette invisibilité contribue à une faible responsabilisation de l’ensemble des acteurs. Dans un contexte de dépassement des limites planétaires relatives à l’eau8, la disponibilité et la transparence des informations relatives à l’empreinte eau des produits et des services constituent un enjeu central de gouvernance.

Par ailleurs, les usages de l’eau reflètent de fortes inégalités géographiques : les pays industrialisés concentrent une part importante des consommations d’eau indirectes à travers les importations de produits agricoles et industriels, tandis que les pressions hydriques se manifestent principalement dans les pays producteurs. Dans ce contexte, les politiques commerciales et de coopération internationale sont des leviers potentiels de régulation indirecte des impacts hydriques. La jurisprudence de l’Organisation Mondiale du Commerce a reconnu la possibilité pour un Etat de restreindre l’accès à son marché sur la base de procédés et de méthodes de production. Demain peut-être prendra-t-on en compte les impacts environnementaux localisés, tels que le stress hydrique, dans la régulation des échanges internationaux.

Du côté des entreprises, la prise en compte des risques hydriques progresse mais demeure hétérogène. Elle repose largement sur des démarches volontaires, souvent intégrées à des stratégies de responsabilité sociale sans caractère contraignant. Mais certaines multinationales commencent toutefois à internaliser ces enjeux. Michelin a par exemple mis en place un prix fictif de l’eau en interne pour s’inciter à investir dans des systèmes d’économie et de réutilisation de l’eau. Dans les usines de Gravanches et de Troyes, l’amélioration des processus de refroidissement devrait diminuer les prélèvements de plus de 60 %. Néanmoins, ces initiatives restent principalement concentrées sur les sites de production directs, alors que l’essentiel des consommations d’eau associées aux produits se situe en amont, le long des chaînes de valeur, où se concentrent également une part importante des risques hydriques. L’analyse de l’empreinte eau sur l’ensemble des chaînes d’approvisionnement apparaît dès lors comme un outil central pour identifier et gérer les risques hydriques liés à leurs investissements.

L’eau n’est pas seulement un enjeu environnemental, c’est un facteur structurant de la production économique, du commerce international et de la souveraineté. Le décalage entre la nature localisée des ressources hydriques et l’organisation mondialisée des chaînes de valeur constitue l’un des défis majeurs de la gouvernance contemporaine de l’eau.

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Notes & Références

  1. Données Aquastat de la Food and Agriculture Organization of the United Nations (FAO). Entrée « Water use ».

  2. Allan, T. (2011). Virtual water: tackling the threat to our planet's most precious resource. Bloomsbury Publishing.

  3. Hoekstra, A. Y., & Mekonnen, M. M. (2012). The water footprint of humanity. Proceedings of the national academy of sciences, 109(9), 3232-3237.

  4. Porcher, S. (2025). L'eau, une frontière invisible de la mondialisation. In Dameron, S., Bernabé, B. & X. Desmaison, Fragmentation, hypermondialisation, souveraineté (pp. 105 115). Éditions EMS.

  5. Porcher, S. (2024). La fin de l’eau ? Éditions Fayard.

  6. Porcher, S. (2025). L’eau, un bien commun global. Eau. La Relève et la Peste.

  7. Richardson, K., Steffen, W., Lucht, W., Bendtsen, J., Cornell, S. E., Donges, J. F., ... & Rockström, J. (2023). Earth beyond six of nine planetary boundaries. Science advances, 9(37).


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