Conseil et recherche en audit et contrôle - 124 - 2ème année du Master

ART & FACTS

Un rituel ?

 

Cela devient rituel et la marque de ce master, unique : la première semaine de septembre, le parcours 124 débute par un workshop de 4 jours, animé par un artiste, également spécialiste du management, et consultant en organisation.

Les objectifs de ce workshop sont triples :

  1. Initier en début de 2ème année de master une dynamique créative et un regard renouvelé sur la comptabilité, le contrôle et l’audit
  2. Etre un séminaire d’intégration efficace
  3. Produire une exposition d’œuvre d’étudiants (collectives) avec un vernissage le dernier jour du workshop. Ce vernissage réunit plus de 100 personnes parmi lesquelles la Présidente de Dauphine, des directeurs de master, des critiques d’art, etc. 

 

Pourquoi associer art et comptabilité ?

 

Associer l’art et la comptabilité peut paraître surprenant à première vue. La comptabilité, l’audit, le contrôle semblent les symboles d’une rigueur quand l’art ouvre, au contraire, un espace de liberté loin des normes.

Et pourtant…
Ce workshop vise à initier chez des étudiants en début de 2ème année de master une dynamique créative et une réflexion de fond sur l’audit, le contrôle, la comptabilité. Il s’est agi dans les sessions précédentes d’interroger des notions centrales : le rôle du chiffre, du contrôle, la posture des contrôleurs de gestion, la prise de risque, la fraude, les normes comptables….. A l’heure où l’innovation, la créativité sont présentées comme les seules voies de sortie de crise, nous souhaitons, par cette expérience, inciter les étudiants à ne pas se conformer aux modèles mais à les questionner, les critiquer, les dépasser pour être capables, dans leur vie professionnelle, d’en proposer de nouveaux. 

Le parcours 124 – Conseil et Recherche en Audit et Contrôle est, de par ses origines, une 2ème année de master qui propose une formation par la recherche. Les techniques de la comptabilité, du contrôle et de l’audit y sont enseignées non seulement comme elles devraient être, mais aussi comme elles sont conçues, vécues dans les entreprises, distordues parfois. C’est donc, tout naturellement, que ce projet innovant s’inscrit dans ce parcours. 

Derrière ce projet, se cache un pari. À ces étudiants habitués à apprendre des normes, à s’y conformer ou à en jouer, nous avons voulu l’espace d’une semaine offrir une autre expérience. Apprendre à travailler et à réfléchir ensemble, autrement, dans un univers qui leur semble parfois étranger, voire hostile, en tout cas si loin de la comptabilité. C’est l’occasion, pour eux, de vivre une expérience unique, de mieux comprendre leur discipline et leur motivation, mais aussi d’apprendre à travailler, avec rigueur et exigence, dans un contexte très incertain.

 

Déploiement en projet de recherche innovant PSL

 

En 2015 nous avions présenté le workshop et proposé de le développer avec plus d’ampleur en répondant à l’appel à projets de pédagogie innovante lancé par PSL (ligne SPIF). En janvier 2016, c’est gagné ! le projet ART&FACTS est sélectionné, et labellisé Idex.

Il s’étoffe : une exposition plus grande, des journées de prolongements jusqu’en décembre, des publications, une journée d’étude, l’ambition de se dupliquer chez d’autres partenaires PSL, etc.

C’est le début d’une longe aventure et d’explorations prometteuses : et si enseigner ou apprendre la comptabilité devenait aussi attrayant que, … disons, faire de l’art ?


Quand l'art se conjugue avec le conseil, l'audit et le contrôle

 

Créer quand on pense qu’on en est incapable. Découvrir comment le passage par la création permet d’explorer avec rigueur des notions complexes. Confronter ses points de vue. Se découvrir soi-même d’une autre façon dans le cadre d’un travail de groupe : voici quelques-uns des apports de ce workshop. Mais le plus bel apport qui soit, c’est celui que tous construisent ensemble, et qui se révèle le jour du vernissage ; ce moment où les œuvres crées valent bien des expositions de professionnels, où elles nous parlent et nous regardent. Cela nous regarde tous !

Le temps est compté : quatre petites journées, à partir du du mardi matin 10h00, découverte du programme, au vendredi à 16h00, vernissage de l’exposition des œuvres réalisées. 

 

Je tourne de groupe en groupe, donne mes impressions et mes conseils, contradictoires ou convergents. Les tensions apparaissent, les crises surgissent, les problèmes se déplacent, les solutions heureusement poussent comme des champignons : à 15h le vendredi chacun est prêt, connaît sa tâche pour l’heure qui vient.


La répartition de l’espace d’exposition entre les cinq groupes, l’installation des œuvres, l’arrivée du traiteur et la mise en place du buffet, les hésitations et les reprises de dernière minute, les soudains revirements : et finalement les premiers visiteurs, guidés par les créateurs devant les ouvres, qu’ils commentent, expliquent, les œuvres qu’ils ont eux-mêmes conçues, mais qu’ils découvrent vraiment à ce moment.


Un étudiant dira : « on ne se lasse pas de regarder ce qu’on a créé, on y lit encore d’autres choses ».
Les productions sont variées, très différentes les unes des autres. Un point commun cependant, qui n’avait pas été imposé : pas d’image, ni photographie, ni collages, ni dessin. Mais volumes, espaces, extensions ou concentrations, corps, objets, contenants et contenus. Les symboliques convoquées vont des plus directes aux plus conceptuelles, les réalisations se sont adaptées aux capacités des uns et des autres. Un sans-faute, une critique et historienne d’art invitée dira : sur ces cinq œuvres, trois méritent de figurer dans les meilleures expositions.

 

Le sens de ces œuvres, les prises de position qui ont été énoncées en début de workshop, sont (étonnamment ?) plutôt décalées : la domination du chiffre doit être renversée, la séduction esthétique des scandales financiers attire, le changement déçoit toujours, les normes sont à doubles tranchant, la responsabilité sociale une façade…

Mais au lieu d’asséner ces « vérités » discutables, les œuvres les complexifient, les nuancent de leurs contraires (le chiffre est d’or et de carton, les outils les plus utiles sont les plus dangereux, le local est bancal mais central,…). Elles touchent les visiteurs, qui les apprécient à la fois comme une véritable exposition artistique et comme une réflexion sur la gestion. Ils ont leurs critiques et leurs préférences, pour l’une ou l’autre des œuvres, mais tous avec cœur, enthousiastes et impressionnés, néophytes comme artistes établis, étudiants comme enseignants, extérieurs ou concernés.

Pari gagné. Compatibilité art / comptabilité prouvée, cette fois au moins. A vous de créer….

 


Découvrir les retours d'expérience

 

 

« C’est un petit coup de pression. Moi pour le coup, c’était plus, moi… moi j’étais excité plutôt moi… »

« C’était plus un truc qui peut être dur ou pas, mais je sais que vendredi soir on va être content, et cela va être un bon souvenir »

« C’était l’angoisse du top chrono qui part…  L’idée à trouver. »

« On va faire quoi vendredi ? On n’aura rien à montrer peut-être ? ..... »

« on a ressorti des choses vraiment intéressantes, on est vraiment dans l’exécution ; la première chose que j’ai envie de faire, c’est de me lancer sur le truc pour voir si cela tient, en termes de temps essayer de boucler les délais, très, très vite, parce que je pense que c’est réalisable » 

« on va faire quelque chose, on n’aurait jamais pensé qu’on était, un : capables de faire cela, deux : que notre idée pouvait s’illustrer comme cela, et qu’on allait faire cela un jour. »


Réflexivité critique

 

Critique de la comptabilité, du contrôle, de l'audit ? 

Y aurait-il des expressions objectives, des formulations neutres, exactes, et d’autres entachées de subjectivité, d’erreur ? La discipline de la comptabilité semble remplie des premières, destinées à barrer la route aux secondes : les pratiques erronées, que le contrôleur de gestion « soigne » ou « flique », pour reprendre l’expression d’un groupe d’étudiants, serait la « maladie » de la mauvaise gestion. Selon d’autres la maladie serait au contraire la gestion elle-même (« la société malade de la gestion[1] ») dans sa prétention à savoir, régenter, quantifier, rationaliser à outrance.

Les participants à la session ART&FACTS 2015 exprimaient leur conception du contrôle de gestion en expliquant qu’il s’agissait d’assimiler des normes, objectives et impersonnelles, pour pouvoir par la suite les renouveler, les rendre plus adéquates, plus efficaces… on pense à l’attitude qu’adoptent les poètes face à la structure qu’est une langue. Cette attitude est le propre de toute activité artistique : par les formes, et en elles, desceller une cosmologie d’éléments qui fonctionnent comme les composants d’un vocabulaire, un langage qui ne serait plus exclusivement verbal mais également spatial et sensoriel. C’est ce qu’on pourrait appeler la « fonction cognitive » de l’art, permettant de mobiliser une multitude d’interaction entre des éléments hétéroclites afin d’aboutir à une autre forme de production de la connaissance, et qui remet en cause le cloisonnement dont les catégories sociales et les disciplines universitaires sont le plus souvent l’objet.

Sans chercher à opposer la pratique et l’esthétique, considérer les questions formelles comme des éléments de recherche à part entière mènerait à une forme de connaissance incorporée et holistique. La manière dont s’exprime une notion, un concept, par exemple, n’est pas neutre et oriente le concept dans un sens subjectivé, qui fait sens pour celui qui l’exprime – mais pas nécessairement, ou pas de la même façon, pour d’autres. Quand Harald Szeemann propose, en 1969 l’exposition « Quand les attitudes deviennent formes », il met en avant l’idée que derrière des choix plastiques, ce sont des rapports au monde qui s’expriment. Les artistes d’avant garde du 20e siècle, comme Robert Filliou, prônaient la transdisciplinarité  et l’abandon des catégories arbitraires qui régissent nos modèles sociaux. Il s’agissait justement d’être prêt à remettre en cause les présupposés et à faire preuve de réceptivité et de mobilité d’esprit pour admettre l’imprévisible, l’erreur féconde, la remise en question, la critique.

 « Critique » vaut ici comme capacité à faire preuve de discernement, qui permet le jugement opérationnel et cependant éthique en ce qu’il permet aux acteurs de continuer à s’investir. La critique réflexive ne consiste pas seulement en la capacité à analyser les situations, mais à discerner les « jugements pratiques » qui opèrent en sous-main, jugements opérés en actes, manière d’orienter l’action par la prise de position, ce qu’on appelle également rationalité limitée. Les sujets n’appliquent pas une rationalité absolue, objective, pesant les aspects des situations et leurs conséquences équitablement avant d’agir, mais suivent des préconceptions, des influences, des intérêts nécessairement subjectifs qui biaisent et orientent leur vue de la situation, et les munissent de jugements implicites sur les autres acteurs, exprimés par et dans les orientations, ou biais de l’action.

Mener une critique réflexive de la comptabilité n’est pas militer pour une société sans chiffres. « On ne peut pas parler d'évolution sans chiffres. Les chiffres sont à la base de tout (…). Tu te lèves à 7h, tu travailles 35h, tu manges à 12h, tu t'habilles en taille 36, tu chausses du 37. Il faut des chiffres pour cuisiner, pour construire, pour s'organiser, pour mesurer... Bref ils sont partout, ils sont essentiels et incontournables » (extrait d’un dialogue performé, création de la session 2014). C’est savoir intimement que faire parler les chiffres, ou les normes, ne vient qu’après faire parler les acteurs et les avoir entendus c’est-à-dire compris. En somme, après avoir incorporé leurs points de vue et les jugements pratiques sous-jacents aux actions (comptables) apparemment irrationnelles. « Des réalités existent à tous niveaux de l’entreprise. Elles sont chiffrables. L’infinité de ces données ne peut être efficacement traduite qu’à travers la facette relationnelle et communicative du contrôleur ». (« Communication paradoxale », session 2015).

Il est possible de publier des articles ou d’organiser des journées d’étude sur la question. Il est aussi possible – et pensable – de mener les praticiens ou futurs praticiens à questionner eux-mêmes l’objectivité des notions qu’ils manipulent, à en exprimer la complexité, le maniement à double-tranchant (une chaîne brillante et menaçante d’outils acérés, création de la session 2014). La voie réflexive critique consiste à pousser la réflexion jusqu’à l’expression complexe, polysémique, paradoxale, intuitive, sensorielle, qui intègre la dimension éthique et le jugement pratique à la pensée, par la voie de la matérialité et du corps en action : l’expression alors prend forme esthétique.  Ou : De l’art de rendre la vie (comptable) plus intéressante que l’art ...

[1] Vincent de Gaulejac, La société malade de la gestion, Seuil, 2005.