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Ouvrage | Covid-19 : regards croisés sur la crise

De la crise financière à la crise sanitaire : un aller-retour ?

Publié dans Géopolitique, Droit, Société 11 mn - Le 01 mars 2021

L’article resitue la crise de la Covid-19 dans le cadre de l’ordre économique international concurrentiel « néo-mercantiliste » et « financiarisé » qui s’est mis en place à partir des années 1970. Il présente d’abord brièvement les contradictions et les tendances déflationnistes des régimes néo-mercantilistes et financiers de croissance.

Il montre ensuite que la crise de la Covid-19 est aussi un produit de cet ordre global. Il s’interroge finalement sur les modalités de sortie de cette crise en observant qu’elle pourrait bien être à son tour à l’origine d’une nouvelle crise financière si cette sortie devait être financée par de la dette publique placée sur les marchés financiers. Pour tenter de l’éviter, il propose pour la zone euro une alternative consistant dans l’émission de monnaies fiscales complémentaires à l’euro par les États membres qui, défavorisés par le système actuel, le penseraient politiquement nécessaire.

De la crise financière de 2008…

Le système monétaro-financier international actuel, instauré dans les années 1970, est fondé sur la libre circulation des capitaux, la concurrence commerciale et des guerres monétaires entre pays. D’un côté, il s’est traduit par le développement de marchés financiers censés assurer les échanges internationaux contre les risques de taux de change et de taux d’intérêt ; de l’autre, il a conduit à l’adoption dans la plupart des pays de régimes « néomercantilistes » de croissance. Les régimes de croissance prévalant généralement auparavant, qui étaient centrés sur les marchés intérieurs avec substitution d’une production nationale aux importations, ont cédé la place à des régimes de croissance tirés par les exportations, chaque pays recherchant une compétitivité externe par la réduction du coût du travail et de la fiscalité internes afin de conquérir des marchés extérieurs. Le néomercantilisme s’est également développé grâce à une nouvelle division internationale du travail qui a permis de soutenir le pouvoir d’achat dans les pays à hauts salaires en y important des biens-salaires produits à bas coût dans les pays à bas salaires ; c’est ainsi que s’est créée une dépendance des premiers à l’égard des seconds pour la satisfaction de leurs besoins essentiels.

La généralisation de ce type de régime a été largement financée par les déficits commerciaux et budgétaires structurels des États-Unis, simplement couverts par des émissions quasi-illimitées de bons du trésor libellés en dollar, ces « actifs sans risque » étant par ailleurs garantis contre les risques de taux de change par un marché financier à terme. Toutefois, cette généralisation conduisant mécaniquement à un rétrécissement de la demande globale, cet « effet pervers » n’a pu être repoussé dans le temps que par le développement massif de l’endettement des agents non financiers.
Ainsi le développement du néomercantilisme libéral est-il allé de pair avec celui de la financiarisation de l’ensemble des sphères de la vie sociale, les États, les entreprises, les ménages devenant pour leur survie de plus en plus dépendants non seulement les uns des autres, mais aussi et surtout des opérateurs de la finance de marché, au premier rang desquelles se trouvent les banques à vocation « universelle » mêlant inextricablement activités monétaires et financières.

Cela dit, au fur et à mesure que le nombre de pays adoptant le modèle a cru et/ou que les niveaux d’endettement des agents non financiers se sont avérés insoutenables, le néomercantilisme a conduit inéluctablement à une récession mondiale qui est devenue manifeste à partir de 2008, moment où les crises financières, d’abord périphériques et limitées, ont commencé à frapper de plein fouet les États du centre du monde capitaliste.

La crise financière de 2008 a certes montré les limites de la financiarisation néolibérale mais n’a pas entrainé sa remise en question. Néanmoins le modèle néomercantiliste est quant à lui entré dans une crise profonde se traduisant par la réduction du commerce mondial et une baisse de l’investissement productif malgré des taux d’intérêt très bas voire négatifs. Face à leurs niveaux excessifs d’endettement, entreprises, ménages et États ont cherché alors, en priorité, à se désendetter, et non plus à investir et/ou consommer ; c’est là une caractéristique des crises dites de déflation par les dettes1.

À la crise sanitaire …

Cette situation de « grande récession » était déjà là quand la crise de la Covid-19 est survenue. Avant que celle-ci ne polarise les esprits, les risques de nouvelle crise financière et de récession cumulative associés aux politiques d’austérité dite « expansive » dans l’UE et aux taux d’intérêt négatifs plus largement dans le monde, inquiétaient déjà y compris divers banquiers centraux. En un certain sens, la crise sanitaire a été providentielle pour la finance de marché et les banques centrales : n’a-t-elle pas permis de justifier l’injection de 750 milliards d’euros de liquidités supplémentaires par la BCE dans le secteur financier alors que la légitimité d’une telle mesure était alors contestée ?

Car la crise de la Covid-19 n’a pas manqué d’être présentée par les économistes mainstream comme un choc exogène, un phénomène totalement indépendant de la manière dont la globalisation financière et le néomercantilisme ont conformé les diverses sphères de la vie sociale et notre rapport à la nature dans les sociétés actuelles. Pourtant « ce qui fait crise, ce n’est pas le virus tout seul, c’est le virus qui entre en résonance avec la société (…) La crise se nourrit de tous les dysfonctionnements sociaux, politiques, économiques et territoriaux, qui étaient déjà là ». (A. Levy-Mozziconacci, E. Mesclier, P. Metzger, dans Libération, 14/10/2020).

Trois classes de faits montrent bien que cette crise sanitaire est l’expression du caractère puissamment déstabilisateur du néomercantilisme dans les relations internationales et de la financiarisation néolibérale au sein de chaque État.

En effet, la crise de la Covid-19 est d’abord fondamentalement une crise des systèmes de santé publique soumis à des politiques économiques d’austérité drastique et de privatisation ainsi qu’à une gestion bureaucratique indexée aux règles du « nouveau management public ». Une comparaison de son impact létal en France (et a fortiori en Italie et Espagne) et en Allemagne, le montre bien. Ainsi la situation déliquescente des systèmes de santé mise en évidence en France avant l’actuelle crise par les mouvements sociaux des personnels hospitaliers est à mettre en rapport direct avec les réquisits du modèle néomercantiliste en matière fiscale et de la globalisation financière en matière monétaire. La crise sanitaire ne serait pas une crise aussi grave qu’elle l’est aujourd’hui si les systèmes de santé, notamment dans les pays les plus riches, n’avaient pas été sous-financés, dévalorisés et organisés selon les critères de la bureaucratie néolibérale.

La crise de la Covid-19 est également liée à l’impact négatif de la division internationale du travail accompagnant le développement du commerce mondial et qui vise à maximiser le profit global des actionnaires des firmes multinationales. Elle montre l’irrationalité absolue des chaines de valeurs mondialisées pour la fourniture de biens essentiels en cas de pandémie (masques, tests, médicaments, petits matériels), qui plus est dans un contexte où un risque élevé de ce type de crise était avéré par la récurrence de diverses épidémies. On observe aussi que la Covid-19 a non seulement sans doute trouvé son origine dans une marchandisation abusive de la nature, mais aussi, comme ce fut déjà le cas de la peste noire, a suivi très exactement les routes internationales du commerce et du business pour se diffuser à l’ensemble du monde.

Enfin, la relation entre financiarisation et crise sanitaire apparaît clairement quand on s’interroge sur les moyens financiers susceptibles d’être mobilisés pour en sortir : alors qu’était affirmée l’impossibilité subséquente à la crise de 2008 d’accroître les dettes publiques, ce qui a justifié les politiques d’austérité budgétaire, il est maintenant communément considéré qu’il n’existe pas d’alternative à un nouvel accroissement des dettes publiques sur les marchés financiers pour financer la relance d’une économie profondément atteinte par les mesures de confinement et les risques de contagion généralisée. Vu que l’émission de titres de la dette publique, en tant qu’il s’agit là d’actifs dits « sans risques » dans les modèles et algorithmes financiers, est un des fondements essentiels du fonctionnement de la finance de marché - ce que montre le fait que certaines dettes publiques à dix ans à taux d’intérêt négatif trouvent aisément preneurs - tout se passe comme si la crise de la Covid-19 était mobilisée pour relancer le processus de financiarisation. En effet considérer que la sortie de crise sanitaire doive se faire exclusivement par recours à la dette publique, c’est approfondir encore la financiarisation de l’État et donc à terme renforcer son incapacité actuelle à financer la production de services publics et sociaux en proportion des besoins de la population. C’est aussi faire croître les risques qu’une dépendance accrue des États à l’égard de la finance de marché se révèle intenable tant sur le plan politique que social et économique, et que la spéculation sur les risques de défaut sur leurs dettes de certains États n’entraine une nouvelle crise financière.

Un aller-retour ?

Les crises financière et sanitaire sont-elles donc destinées à s’entretenir l’une et l’autre ? Pas nécessairement si nous trouvons des moyens autres que l’endettement public sur les marchés financiers pour financer une nouvelle économie qui tire les leçons de la crise sanitaire et de ses déterminants et conséquences économiques. Diverses propositions sont faites qui impliquent les banques centrales. Toutefois, du fait de leur état actuel de dépendance structurelle étroite, désormais bien documentée, de ces institutions à l’égard des opérateurs, des dispositifs et de l’idéologie néolibérale de la finance de marché (ce qui est particulièrement le cas de la banque centrale européenne), il ne nous parait pas possible de leur faire confiance pour définanciariser les puissances publiques.

En revanche, diverses expériences historiques nous conduisent à penser qu’au moins dans la zone euro, l’alternative réside dans la ré-institution d’un pouvoir monétaire direct mais non exclusif des États​​​​​​​2. Les États membres défavorisés par l’institution de l’euro en tant que monnaie exclusivement bancaire et par une politique monétaire uniforme non compensée par une redistribution fiscale, pourraient se doter d’un système fiscal de paiement à l’échelle de leur territoire ; celui-ci leur permettrait d’éviter la financiarisation de leurs dettes à court terme (et donc de réduire à terme leurs dettes plus longues), de rompre avec les politiques d’austérité budgétaire en relançant et relocalisant leur économie productive, marchande et non marchande, enfin de rééquilibrer leur balance commerciale par réduction des importations et non par la recherche de gains de compétitivité à l’exportation.

Il s’agirait pour les gouvernements désireux de disposer de leur propre système de paiement d’instituer des circuits nationaux du Trésor, constitués en réseaux bancaires publics où tous les citoyens en relation monétaire et financière avec la puissance publique - les contribuables et les bénéficiaires des dépenses publiques - deviendraient des « correspondants du Trésor » y disposant de comptes de dépôt. Une fois constitué, ce réseau du Trésor pourrait être utilisé pour injecter des bons de paiement fiscal dans l’économie en créditant les comptes de ses correspondants, avec pour finalités par exemple, d’augmenter le pouvoir d’achat des personnels des services publics, d’instituer un revenu de base, ou de financer des PME innovantes au plan écologique. La valeur libératoire à parité avec l’euro de ces bons de paiement émis sur la base d’anticipations de l’accroissement des recettes fiscales futures dû à ce surplus de financement, serait garantie à la fois par son acceptation à sa valeur nominale pour le paiement des impôts et par son adossement à la masse globale des dépôts des correspondants au Trésor.

Notes & Références

  1. Voir par exemple les points de vue de deux économistes travaillant dans l’industrie financière : R. C. Koo, "The world in balance sheet recession: causes, cure and politics", real-world economic review, December 2011, n° 58, pp. 19-37; 
    J. Ninet, Taux d’intérêt négatifs, le trou noir du capitalisme financier, Paris, Classiques Garnier, 2017.
  2. Cf. B. Théret, « Système fiscal de paiement complémentaire : un dispositif pour renverser l’hégémonie » (avec T. Coutrot), Revue française de socio-économie, n° 22, 2019 ; « Il est possible de construire un circuit du trésor européen écologique », (avec B. Lemoine), Gestion et Finances Publiques, n° 4, juillet-août, 2020.

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